"Je ne monterai jamais dans cette cage contre lui" : la ligne rouge d'Aspinall
Quand Tom Aspinall a déclaré qu’il était prêt à renoncer à sa ceinture de champion des poids lourds de l’UFC plutôt que d’affronter Ante Delija, son ami et coéquipier d’entraînement, le monde du MMA a retenu son souffle. Une prise de position aussi radicale est rare dans un univers où la compétition prime souvent sur tout le reste. Pour le Britannique, pourtant, la question ne se pose même pas : "Certaines choses sont plus importantes qu’un titre. Ante est comme un frère pour moi. Je ne monterai jamais dans cette cage contre lui, peu importe les circonstances."
Cette déclaration, faite lors d’un épisode du podcast The MMA Hour, a immédiatement fait le tour des réseaux sociaux. Les réactions ont été partagées : certains saluent son intégrité, d’autres y voient une faiblesse incompatible avec l’esprit du sport. Mais pour Aspinall, né dans les quartiers populaires de Manchester et forgé par une carrière semée d’embûches, la loyauté n’est pas négociable. Une posture qui tranche avec l’image du combattant prêt à tout pour rester au sommet.
Ante Delija, lui-même combattant respecté dans la catégorie des poids lourds, n’a pas encore réagi publiquement. Les deux hommes s’entraînent ensemble depuis des années au Team Kaobon, à Liverpool, sous la houlette de l’entraîneur Colin Heron. Leur complicité est bien connue dans le milieu, et c’est précisément ce qui rend cette hypothétique confrontation si délicate. Aspinall va même plus loin : "Si l’UFC me force à choisir entre le combat et ma ceinture, je choisirai mon amitié. Point final."
Dana White : "C’est de la folie pure !"
Sans surprise, Dana White, le président de l’UFC, n’a pas mâché ses mots. Lors d’une conférence de presse, il a qualifié cette position de "complètement folle", rappelant que l’histoire du MMA regorge d’exemples où des amis, voire des frères, se sont affrontés dans la cage. "Regardez les frères Diaz, les frangins Nogueira, ou même Israel Adesanya et Alex Pereira – ils étaient potes avant de s’affronter pour le titre. À un moment, il faut mettre les gants et faire le job."
Pour White, l’argument est simple : le MMA est un sport individuel où l’objectif est de prouver qu’on est le meilleur. Les sentiments n’ont pas leur place quand il s’agit de déterminer un champion. Il cite même l’exemple de Jon Jones, qui a dominé la catégorie des poids mi-lourds pendant des années sans jamais hésiter à affronter qui que ce soit. "Tom est un grand champion, mais s’il commence à choisir ses adversaires, on ouvre une boîte de Pandore. Où s’arrête-t-on ?"
Pourtant, Aspinall ne semble pas impressionné par ces critiques. Dans une interview accordée à BT Sport, il a rétorqué : "Dana a le droit de penser ce qu’il veut. Mais il n’a jamais eu à faire ce choix. Moi, je sais ce que je ressens. Et je ne trahirai pas mes valeurs pour une ceinture, aussi prestigieuse soit-elle." Une réponse qui a renforcé l’admiration de ses fans, tout en alimentant les débats sur les réseaux.
MMA : quand l’éthique rencontre la compétition
Ce dilemme n’est pas nouveau dans le monde des sports de combat. En boxe, des duos légendaires comme Sugar Ray Robinson et Jake LaMotta ont montré que l’amitié pouvait voler en éclats sous les projecteurs. Dans le judo ou le karaté, les combattants évitent souvent de s’affronter en compétition pour préserver leurs relations. Mais le MMA, avec son côté ultra-compétitif et son modèle économique basé sur le spectacle, rend ces situations encore plus explosives.
Joe Rogan, commentateur emblématique de l’UFC, a apporté une nuance intéressante lors de son podcast : "Tom a raison sur un point : si tu ne peux pas te regarder dans le miroir après un combat, alors tu as déjà perdu. Mais en même temps, le MMA est un business. Les fans veulent voir les meilleurs s’affronter, peu importe leurs liens. C’est un équilibre difficile à trouver."
Du côté des combattants, les avis sont partagés. Stipe Miocic, ancien champion des poids lourds, a déclaré : "Je comprends Tom, mais si l’UFC te dit de combattre quelqu’un, tu combats. C’est comme ça. Après, c’est à toi de gérer tes émotions." À l’inverse, Daniel Cormier, autre légende du sport, a salué le courage d’Aspinall : "Dans un monde où tout le monde est prêt à tout pour gagner, voir un gars dire ‘non, pas ça’, c’est rafraîchissant."
"Liverpool vs. Paris" : Aspinall se concentre sur Ciryl Gane
Alors que la polémique enfle, Tom Aspinall a un autre défi bien plus immédiat : sa première défense de titre contre Ciryl Gane, prévue le 25 octobre 2024 lors de l’UFC 321. Un combat qui s’annonce explosif, opposant le style agressif et puissant du Britannique à la technique chirurgicale du Français. Gane, ancien champion intérimaire, a d’ailleurs réagi avec humour à la polémique : "Tom a ses principes, moi j’ai un titre à reprendre. Qu’il choisisse ses combats, mais le 25 octobre, il n’aura pas le choix."
Pour Aspinall, ce combat est une occasion de prouver que sa ceinture n’est pas un hasard. Après avoir hérité du titre vacant laissé par Jon Jones (parti chez les poids lourds avant de finalement rester en mi-lourds), il doit désormais convaincre les sceptiques. Son parcours impressionnant – 14 victoires pour seulement 3 défaites, avec des succès contre des monstres comme Alexander Volkov ou Marcos Rogério de Lima – parle pour lui. Mais Gane, avec son jeu de jambes et sa précision, représente un défi bien différent.
Lors d’une séance d’entraînement ouverte aux médias à Liverpool, Aspinall a semblé déterminé : "Je respecte Ciryl, c’est un grand combattant. Mais je ne vais pas laisser ma ceinture à un Français, désolé ! (rires) Plus sérieusement, je me prépare pour la guerre. Et après ça, on verra pour la suite." Une déclaration qui a fait bondir les fans tricolores, déjà impatients de voir leur champion retrouver les sommets.
Derrière les projecteurs : l’amitié qui résiste à la gloire
Peu de gens connaissent l’histoire qui lie Tom Aspinall et Ante Delija. Les deux hommes se sont rencontrés il y a près de dix ans, alors qu’Aspinall débutait à peine dans le MMA professionnel. Delija, plus expérimenté, l’a pris sous son aile et l’a aidé à peaufiner son jeu au sol, aujourd’hui redouté dans la catégorie. Leur relation va bien au-delà du tatami : ils ont partagé des appartements, voyagé ensemble, et se sont soutenus dans les moments difficiles, comme lorsque Aspinall a perdu sa mère en 2020.
"Ante était là quand tout s’écroulait autour de moi. Il m’a aidé à me relever, littéralement et figurément. Comment pourrais-je lui faire ça ?", confie Aspinall, visiblement ému. Delija, de son côté, a toujours été un pilier dans sa carrière. Lors d’un entretien avec MMA Fighting, il a expliqué : "Tom est comme un petit frère. On se bat côte à côte, pas l’un contre l’autre. Si un jour on doit s’affronter, ce ne sera pas pour un titre, mais pour s’amuser dans un club, sans enjeu."
Cette histoire rappelle celle de Khabib Nurmagomedov et Islam Makhachev, où la loyauté et le respect mutuel ont toujours primé sur la compétition. Mais dans le cas d’Aspinall et Delija, la donne est différente : ils évoluent dans la même catégorie de poids, et leurs trajectoires pourraient les amener à se croiser un jour. Pour l’instant, Aspinall reste ferme : "Tant que je serai champion, Ante ne sera pas mon adversaire. Et si un jour je ne le suis plus, on en reparlera."
Et si l’UFC forçait la confrontation ?
La grande question reste : que se passera-t-il si Ante Delija devient le prétendant numéro un au titre ? L’UFC a déjà forcé des combats par le passé, comme celui entre Ronda Rousey et Bethe Correia, malgré les tensions personnelles. Dana White a d’ailleurs laissé planer le doute : "On verra le moment venu. Pour l’instant, Tom a un combat contre Gane. Après, on avisera."
Juridiquement, l’UFC pourrait invoquer la clause de champion, qui oblige le détenteur de la ceinture à défendre son titre contre le prétendant désigné. Mais Aspinall a un atout : sa popularité. Avec plus de 2 millions de followers sur les réseaux et un style qui plaît aux fans, il a un poids médiatique considérable. Une démission spectaculaire pour préserver son amitié ferait sans doute plus de mal à l’image de l’UFC qu’un combat forcé.
Chael Sonnen, expert en provocations, a donné son avis tranché : "Tom bluffe. Le jour où on lui présentera un chèque de 2 millions de dollars pour affronter Delija, il signera sans hésiter. L’amitié, c’est bien, mais l’argent, c’est mieux." Une analyse cynique, mais qui reflète la réalité d’un sport où les carrières sont courtes et les opportunités rares. Aspinall, lui, reste serein : "Chael peut dire ce qu’il veut. Moi, je sais qui je suis."

