Des tapis olympiques au ring de Nashville : l’ascension fulgurante d’un phénomène hors norme
Quand Gable Steveson a soulevé les bras sur le tapis des Jeux Olympiques de Tokyo en 2021, médaillé d’or en lutte libre à 21 ans, peu imaginaient qu’il basculerait aussi vite vers les sports de combat hybrides. Pourtant, deux ans plus tard, le Minnesotais enchaîne les virages à 180 degrés : un premier combat de MMA remporté en 1 minute 38 contre Braden Peterson (LFA 217, septembre 2024), puis cette annonce tonitruante — il affrontera Billy Swanson au DBX 4, un événement de Dirty Boxing où les projections sont interdites. Un choix qui semble contre-nature pour un athlète dont l’ADN est ancré dans le takedown et le contrôle au sol.
Pour comprendre cette trajectoire, il faut remonter à ses racines. Steveson a grandi dans une famille de lutteurs — son père, Steve Steveson, était lui-même un compétiteur de niveau national. À l’université du Minnesota, il a dominé la NCAA avec deux titres nationaux (2019, 2021) et un palmarès de 84 victoires pour 2 défaites. Son style explosif, mêlant puissance brute et technique de contre, en a fait une star précoce. Mais c’est son règne olympique qui a scellé sa légende : en finale contre le Géorgien Geno Petriashvili, Steveson a marqué l’histoire avec un retournement spectaculaire en dernière seconde, un mouvement aujourd’hui étudié dans les écoles de lutte.
Pourtant, dès 2022, les rumeurs d’une transition vers le MMA ont commencé à circuler. Steveson s’est entraîné avec des figures comme Henry Cejudo (double champion UFC) et a rejoint le Jackson Wink MMA, le gymnase légendaire d’Albuquerque où s’entraînent des stars comme Jon Jones. Ce dernier, aujourd’hui son mentor, joue un rôle clé dans cette métamorphose. Comme il l’a confié à MMA Fighting : "Gable a le physique et l’intelligence pour dominer dans n’importe quel sport de combat. Mais il doit prouver qu’il n’est pas qu’un lutteur. Le Dirty Boxing, c’est le test ultime pour ça."
Le Dirty Boxing, pour ceux qui ne connaissent pas, est une discipline hybride popularisée par des événements comme le Bare Knuckle Fighting Championship (BKFC). Les règles y sont brutales : pas de gants rembourrés, des coups de coude et de genou autorisés, mais surtout, aucune projection. Un cadre qui désavantage a priori Steveson… mais qui pourrait révéler une facette méconnue de son jeu. Comme il l’a expliqué : "Je veux qu’on me regarde dans les yeux et qu’on sache que je peux frapper. Pas seulement prendre un gars au sol. Je veux qu’on ait peur de moi debout."
Billy Swanson, l’épouvantail parfait ? Quand les statistiques mentent
Sur le papier, Billy Swanson (31 ans, 1,93 m pour 115 kg) semble un adversaire de choix pour Steveson. Son palmarès récent est peu reluisant : aucune victoire depuis 2020, avec des défaites en Bellator (contre Tyrell Fortune) et en PFL. Pourtant, réduire Swanson à ces chiffres serait une erreur. Le natif de l’Alabama a été champion poids lourds de l’Alabama Fighting Championship en 2018, et son expérience en Bare Knuckle (où il a affronté des frappes comme Joey Beltran) en fait un client bien plus coriace qu’il n’y paraît.
Son style ? Un mélange de boxe lourde et de clinch agressif, avec une garde haute et des crochets dévastateurs. En 2019, il avait envoyé K.O. en 22 secondes un adversaire en BKFC — preuve qu’il sait finir un combat. Face à Steveson, son avantage réside dans l’expérience du dirty boxing : il a déjà combattu sous ces règles en 2021, contre Dakota Cochrane, dans un combat serré perdu aux points. "Gable est un athlète incroyable, mais ici, il ne pourra pas me prendre au sol. On va voir s’il tient la distance debout", a-t-il lancé lors de la pesée.
C’est précisément ce scénario que Steveson cherche à provoquer. Comme il l’a répété : "Je ne veux pas qu’on dise que je ne peux pas frapper. Je veux qu’on me teste. Qu’on me donne un gars qui croit en ses poings, et je vais lui montrer que les miens sont plus rapides, plus précis." Pour préparer ce combat, il a travaillé avec Mike Van Arsdale, un vétéran du MMA et ancien combattant de l’UFC, connu pour son jeu de jambes et ses enchaînements de coups de poing. Résultat ? Une vidéo d’entraînement publiée sur ses réseaux montre Steveson enchaînant les combinations de 5-6 coups avec une fluidité surprenante pour un néophyte.
Mais le vrai défi ne sera pas technique, mais mental. Steveson est habitué à dominer physiquement ses adversaires en lutte. Ici, il devra gérer l’adversité debout, peut-être encaisse des coups, et garder son sang-froid. "La première fois qu’il prendra un bon crochet, on verra s’il panique", a glissé un entraîneur anonyme à Sherdog. Une critique que Steveson balaye d’un revers : "J’ai pris des coups toute ma vie. En lutte, quand tu te fais retourner, c’est comme prendre un uppercut. La différence ? Ici, je pourrai rendre les coups."
Jon Jones, l’architecte de l’ombre : quand une légende de l’UFC parie sur un prodige
Derrière cette transition audacieuse se cache une figure tutélaire : Jon "Bones" Jones, considéré comme le meilleur combattant de l’histoire du MMA par beaucoup d’experts. Le lien entre les deux hommes remonte à 2022, quand Steveson a rejoint son camp d’entraînement à Albuquerque. Jones, lui-même ancien lutteur (champion national junior college en 2005), a vu en Steveson un "miroir de lui-même, mais en plus explosif".
Leur collaboration a débuté par des sessions de lutte en MMA, où Jones a aidé Steveson à adapter son jeu au sol pour les combats en cage. Mais c’est après le combat contre Peterson que leur relation a pris une nouvelle dimension. "Gable a tout pour réussir, mais il lui manque la crédibilité debout. Les gens doutent de lui à cause de ça. Alors on a décidé de forcer le destin", a expliqué Jones à ESPN. C’est lui qui a suggéré le Dirty Boxing, un format où Steveson serait obligé de prouver ses capacités de frappeur.
Pourtant, ce choix divise. Des analystes comme Daniel Cormier (double champion UFC) ont critiqué cette stratégie : "Pourquoi prendre un risque inutile ? Un combat de plus en MMA aurait été plus logique." Mais Jones, jamais avare de provocations, a rétorqué : "Parce que Gable n’a pas besoin de logique. Il a besoin de légitimité. Et en 20 minutes de Dirty Boxing, il en gagnera plus qu’en 10 combats de MMA."
Leur préparation a été méticuleuse. Steveson a passé des semaines à travailler avec Brandon Gibson, le coach de boxe de Jones, pour affiner sa garde et ses enchaînements. Ils ont aussi étudié les combats de Francis Ngannou (pour la puissance) et de Israel Adesanya (pour la précision), deux styles que Steveson cherche à fusionner. "Jon m’a dit : ‘Tu as les mains d’un poids lourd, mais tu dois penser comme un poids moyen.’ Ça a tout changé", a-t-il confié.
L’enjeu dépasse le simple combat. Si Steveson l’emporte de manière convaincante, il pourrait sauter les étapes et signer directement avec l’UFC, comme l’a fait Brock Lesnar en 2008 après seulement deux combats professionnels. Une comparaison que Steveson assume : "Brock a prouvé que les lutteurs pouvaient dominer. Moi, je veux prouver qu’on peut dominer partout."
Dirty Boxing : le laboratoire brutal où se joue l’avenir des poids lourds
Le DBX 4 n’est pas un événement comme les autres. Organisé par Dirty Boxing Entertainment, une promotion fondée en 2023, il mise sur un format sans gants épais et des règles inspirées du trench warfare (guerre des tranchées), où les combattants sont presque collés l’un à l’autre. Les coups de coude et de genou sont autorisés, mais les projections et les soumissions sont interdites. Un cadre qui favorise les brawlers (combattants brutaux) comme Swanson, mais qui pourrait aussi révéler des talents insoupçonnés.
Historiquement, les lutteurs ont du mal à s’adapter à ce format. Matt Hughes, légende de l’UFC et double champion du monde de lutte, avait tenté l’expérience en 2011 face à Roy Nelson dans un combat de boxe… pour subir un K.O. en 37 secondes. Steveson, lui, mise sur sa vitesse et son explosivité pour contrer l’expérience de Swanson. "Je ne vais pas jouer à son jeu. Je vais imposer le mien : frapper, bouger, frapper encore. Il n’a jamais affronté quelqu’un comme moi", a-t-il déclaré.
Les enjeux financiers sont aussi colossaux. Le PPV (pay-per-view) du DBX 4 est estimé à 50 000 achats, un record pour la jeune promotion. Si Steveson l’emporte, il pourrait négocier un contrat UFC à plusieurs millions de dollars, comme l’a fait Ben Askren (un autre lutteur converti) en 2019. À l’inverse, une défaite remettrait en cause toute sa stratégie. "C’est un pari à haut risque, mais c’est ça qui rend le sport excitant", résume Ariel Helwani, journaliste star du MMA.
Pour les puristes, ce combat pose aussi une question philosophique : le MMA est-il en train de se fragmenter ? Avec l’essor du Bare Knuckle, du Dirty Boxing, et même des combats de grappling (comme ceux de l’ADCC), les athlètes multi-disciplines comme Steveson ont désormais plusieurs chemins vers la gloire. "Avant, il fallait passer par l’UFC. Aujourd’hui, tu peux devenir une star en une nuit dans n’importe quel format", analyse Chael Sonnen, commentateur et ancien combattant.
30 octobre 2024 : la nuit où Steveson pourrait réécrire les règles
Ce jeudi, à la Nashville Municipal Auditorium, l’histoire pourrait s’écrire en lettres majuscules. Steveson, avec son physique de colosse grec (1,88 m pour 120 kg de muscles) et son charisme de showman, a tout pour captiver le public. Mais Swanson, lui, a l’expérience des combats sans filet. Voici ce qu’il faut surveiller :
- Les 90 premières secondes : Steveson devra-t-il subir les assauts de Swanson avant de trouver son rythme ? Son premier combat en MMA avait été une explosion de 98 secondes… mais ici, il n’aura pas la sécurité du sol.
- Le clinch : Avec les nouvelles règles du DBX (qui pénalisent le stalling, c’est-à-dire l’immobilisme), Steveson devra éviter de se faire coincer contre les cordes, où Swanson excelle.
- Les coups de coude : Une arme redoutable en Dirty Boxing, que Steveson a peu utilisée en MMA. Saura-t-il les placer avec précision ?
- L’endurance : Un combat de lutte dure 6 minutes. Un combat de Dirty Boxing, 3 rounds de 5 minutes. Steveson a-t-il travaillé assez son cardio ?
- La réaction du public : Nashville est une ville de football américain et de catch. Si Steveson impressionne, il pourrait devenir une idole locale du jour au lendemain.
Au-delà du résultat, ce combat pourrait marquer un tournant dans la carrière de Steveson. S’il gagne, il deviendra le premier médaillé d’or olympique à remporter un combat de Dirty Boxing, ouvrant la voie à une nouvelle génération de lutteurs hybrides. S’il perd, il devra revenir à la case départ… mais avec une crédibilité entamée. "Je ne pense pas à la défaite. Je pense à la manière dont je vais célébrer après avoir prouvé que j’étais le meilleur, debout comme au sol", a-t-il conclu, un sourire en coin.
Une chose est sûre : le 31 octobre, les médias sportifs auront un nouveau héros… ou un nouveau cautionary tale (exemple à ne pas suivre). Dans les deux cas, Gable Steveson aura forcé le monde du combat à le prendre au sérieux. Et ça, c’est déjà une victoire.
Le parcours de Gable Steveson ressemble à une course contre la montre pour prouver qu’il n’est pas qu’un "lutteur qui fait du MMA", mais bien un combattant complet. En choisissant le Dirty Boxing, il prend un risque calculé : celui de se confronter à ses limites pour mieux les dépasser. Que ce combat se solde par une victoire éclatante ou une défaite instructive, une chose est certaine — Steveson a déjà marqué l’histoire en osant bousculer les conventions.
Son aventure rappelle celle d’autres géants comme Brock Lesnar ou Daniel Cormier, qui ont dû réinventer leur jeu pour dominer dans un nouveau sport. Mais là où ces derniers avaient des années pour s’adapter, Steveson, lui, mise tout sur l’instinct et l’audace. Avec Jon Jones dans son coin et une détermination à toute épreuve, il incarne cette nouvelle génération de sportifs qui refusent les cases préétablies.
Reste une question : et après ? Si Steveson l’emporte, l’UFC pourrait lui ouvrir ses portes dès 2025, avec un premier combat contre un top 15 des poids lourds. Si Swanson crée la surprise, Steveson devra peut-être revenir à des combats de MMA plus classiques pour reconstruire sa crédibilité. Mais qu’importe le scénario, une page se tourne ce 30 octobre. Comme il l’a dit lui-même : "Je ne veux pas qu’on se souvienne de moi comme du gars qui a eu peur de se tester. Je veux qu’on se souvienne de moi comme du gars qui a tout risqué… et qui a gagné."

