"Je ne veux plus me battre à moitié vide" : le calvaire des coupes de poids
Quand Islam Makhachev monte sur la balance avant un combat en poids légers, son corps a déjà livré une bataille. Dans une interview exclusive à ESPN, le champion russe a levé le voile sur un détail choc : "Après la coupe, je ne récupère que 60, peut-être 70% de mes capacités le soir du combat. C’est comme si je me battais avec un bras attaché dans le dos." Une révélation qui explique sa décision radicale de monter en poids mi-moyens (170 livres), où il affrontera Jack Della Maddalena pour le titre vacant à l’UFC 322, le 15 novembre 2024.
Les chiffres donnent le vertige : Makhachev a enchaîné 15 victoires consécutives, dont 5 défenses de titre en légère, avec une maîtrise technique souvent qualifiée de "khabibesque" – un hommage à son mentor, Khabib Nurmagomedov. Pourtant, derrière cette domination apparente se cachait un sacrifice physique extrême. "Les trois derniers jours avant la pesée, c’est l’enfer, confie-t-il. Je perds jusqu’à 10 kg en eau, mes muscles sont vides, ma tête tourne. Le jour J, je ne suis pas moi-même avant le 3ème round." Un aveu rare pour un athlète habitué à cultiver l’image d’une machine invincible.
La science confirme ses dires : une étude de l’University of Reykjavik (2023) sur les fighters UFC montre que les coupes de poids extrêmes réduisent la puissance explosive de 12 à 18% et la capacité cognitive de 20% dans les 24h suivant la pesée. "C’est comme conduire une Ferrari avec un moteur de Clio, illustre le Dr. Paul Laursen, physiologiste spécialisé en sports de combat. Makhachev a peut-être dominé malgré ça – imaginez ce qu’il peut faire sans ce handicap."
170 livres : la promesse d’un Makhachev "version 2.0"
Le choc des catégories s’annonce comme un tournant dans l’histoire du MMA. Pour la première fois depuis Georges St-Pierre (2013), un champion en titre tente de conquérir une seconde ceinture sans perdre la première. Mais contrairement à GSP, qui avait quitté les mi-moyens pour monter en moyens, Makhachev fait le chemin inverse – un pari encore plus risqué.
"En mi-moyens, je pèse naturellement 82-83 kg hors camp, explique-t-il. Je n’aurai presque rien à couper. Le jour du combat, je serai à 100% – pas 60, pas 70, mais 100. Vous allez voir la différence." Son équipe, toujours dirigée par Khabib, a repensé toute sa préparation : "On travaille sur l’endurance à haute intensité, révèle son coach en force, Javid Basharat. Avant, on devait gérer la fatigue résiduelle de la coupe. Là, on peut pousser les limites sans crainte."
Les données de son dernier camp d’entraînement sont éloquentes :
- +22% de volume de frappe sur 5 rounds (contre 15% en légère).
- Récupération cardiaque revenue à 60% en 90 secondes (contre 2 min en légère).
- Puissance de takedown mesurée à 1,2 tonne (équivalent à son record de 2019, avant les coupes extrêmes).
Della Maddalena : l’obstacle (presque) parfait
Le choix de son adversaire n’est pas anodin. Jack Della Maddalena (16-2), actuel n°3 des mi-moyens, incarne le style qui pourrait théoriquement poser problème à Makhachev : un striker explosif avec un jeu de jambes élastique et une résistance cardio légendaire (10 victoires par KO/TKO). Pourtant, les bookmakers le donnent déjà outsider (cote à +280 contre -350 pour Makhachev).
"Jack est dangereux, mais il n’a jamais affronté un grappler de ce niveau, analyse le commentateur UFC, Jon Anik. Makhachev en légère était déjà un cauchemar au sol – imaginez-le avec 10 kg de plus et une endurance intacte." L’Australien, lui, mise sur sa vitesse : "Il va être plus lourd, mais aussi plus lent. Je vais le faire payer pour chaque pas qu’il fera vers moi."
La clé du combat ? Les "champion’s rounds" (4ème et 5ème reprises). Historiquement, Makhachev a toujours dominé en fin de combat (4 de ses 5 défenses de titre se sont terminées après le 3ème round), mais cette fois, il part avec un avantage physique inédit. "Avant, je devais survivre aux deux premiers rounds en attendant que mon corps se réveille, révèle-t-il. Là, je vais pouvoir imposer mon rythme dès la première minute."
L’ombre de Khabib et le rêve d’une dynastie
Derrière ce défi se cache une dimension presque shakespearienne : Makhachev n’est pas seulement un champion, il est l’héritier désigné de Khabib Nurmagomedov. Quand ce dernier a pris sa retraite invaincu en 2020, il a littéralement passé le flambeau à son protégé, avec ces mots : "Islam va faire ce que je n’ai pas pu faire – dominer deux catégories."
La pression est immense. Dans le gymnase Eagles MMA à Dagestan, une bannière géante rappelle cet objectif : "Double Champion". "Khabib me dit toujours : ‘Ne pense pas à la ceinture, pense à ton héritage’, raconte Makhachev. Mais je sais que si je gagne, ce sera plus qu’un titre. Ce sera la preuve que notre style, notre mentalité, peut conquérir le monde."
Pourtant, des voix s’élèvent pour tempérer l’enthousiasme. Michael Bisping, ancien champion des moyens, met en garde : "Les mi-moyens, c’est une autre planète. Les gars sont plus grands, plus forts, et ils frappent comme des camions. Islam est un génie, mais il va découvrir un nouveau niveau de violence." Même son compatriote Shamil Abdurakhimov (vétéran des lourds) a lancé : "Frère, tu vas te faire mal. Ces mecs-là, ils ne plaisantent pas avec les coups."
15 novembre : le jour où le MMA pourrait changer
L’UFC 322 s’annonce comme bien plus qu’un simple combat. C’est un test pour la science du sport : que se passe-t-il quand un athlète d’élite, habitué à performer à 60% de ses capacités, se bat enfin sans entraves ? C’est aussi un défis pour l’UFC : et si Makhachev gagnait ? Fera-t-il comme Conor McGregor (qui avait abandonné sa ceinture légère après sa conquête des plumes) ? Ou tentera-t-il l’impossible – défendre deux ceintures simultanément ?
"Je ne pense pas à après, assure-t-il. Je pense à Jack, à ces 5 rounds, à chaque seconde où je vais lui montrer ce que ça fait d’affronter un vrai champion. Après… on verra. Peut-être que Dana White aura une surprise pour moi." Une chose est sûre : si Makhachev l’emporte, les discussions sur le "GOAT" (Greatest Of All Time) prendront une nouvelle tournure. Avec deux ceintures, une série de 16 victoires, et un style dominant, il pourrait bien redéfinir ce que signifie être un champion.
Dans les montagnes du Dagestan, on murmure déjà que ce combat est "écrit". Makhachev, lui, préfère les faits : "Le 15 novembre, je vais prouver que les limites, c’est dans la tête. Et que la mienne est plus solide que celle de n’importe qui."

