Une fin violente dans la banlieue de Sydney
Le mercredi 11 septembre 2024, vers 20h30, un coup de feu a retenti dans une rue tranquille de Riverstone, une banlieue ouvrière de l’ouest de Sydney. La victime, Suman Mokhtarian, 33 ans, s’est effondrée sur le bitume, touchée en pleine poitrine. Malgré l’arrivée rapide des ambulanciers et une tentative de réanimation sur place, le pronostic vital était engagé. Transporté d’urgence à l’hôpital de Westmead, il a été déclaré mort peu après minuit. Les autorités ont scellé la zone, recueillant des témoignages et des images de vidéosurveillance, mais ont refusé de confirmer officiellement son identité dans un premier temps. Pourtant, les proches et les médias locaux n’ont pas tardé à identifier l’ancien combattant de l’UFC, dont le nom circule déjà dans les dossiers de la police depuis des mois.
Ce n’est pas la première fois que Mokhtarian échappe de justesse à la mort. En février 2024, un homme cagoulé, déguisé en livreur, avait fait irruption devant le Australia Top Team, son club d’entraînement situé à Bexley, dans le sud de Sydney. Armé d’un pistolet, il avait tiré plusieurs fois en direction du combattant, qui avait réussi à s’abriter derrière une voiture. Les balles avaient traversé les vitres du gymnase, semant la panique parmi les athlètes présents. La police avait alors évoqué un "règlement de comptes lié à des conflits entre gangs", sans donner plus de détails. Quatre mois plus tard, en avril 2024, un gala organisé par la Dark Matter Fighting Championship, où Mokhtarian devait coacher, avait été annulé in extremis en raison de "menaces crédibles" pesant sur sa sécurité. Les organisateurs avaient reçu des informations selon lesquelles des individus armés comptaient cibler l’événement.
Ces incidents répétés avaient alerté les autorités, mais aussi le milieu des arts martiaux mixtes (MMA) australien. "Suman était un gars sympa, toujours prêt à aider les jeunes. Mais après son départ de l’UFC, il a commencé à traîner avec des gens douteux", confie sous couvert d’anonymat un ancien partenaire d’entraînement. "Il avait des dettes, des problèmes… et à Sydney, quand tu te mêles à certains milieux, tu sais que ça peut mal finir." Un constat partagé par plusieurs figures du MMA local, qui décrivent un homme "charismatique mais imprévisible", dont la carrière prometteuse avait été gâchée par des choix hasardeux en dehors des cages.
De The Ultimate Fighter aux bas-fonds de Sydney : une chute vertigineuse
Né en 1991 dans une famille irano-australienne, Suman Mokhtarian découvre les arts martiaux dès l’adolescence. Après des débuts en judo et en boxe thaïlandaise, il se tourne vers le MMA et passe professionnel en 2012. Son style agressif et son charisme lui valent rapidement une réputation dans la scène australienne. En 2018, il intègre le casting de la 27ᵉ saison de The Ultimate Fighter, l’émission phare de l’UFC, où il représente l’équipe de Daniel Cormier. Malgré une défaite en quarts de finale face à Ricky Steele (décision unanime), il signe un contrat avec la prestigieuse organisation et fait ses débuts officiels en novembre 2018 contre Sodiq Yusuff, un futur top 15 des poids plumes. Le combat, diffusé en direct sur ESPN+, se solde par une nouvelle défaite (KO au 1ᵉʳ round), mais Mokhtarian rebondit en enchaînant deux victoires en 2019, dont une soumission spectaculaire contre Damien Brown à UFC 234 à Melbourne.
Pourtant, son aventure dans l’élite tourne court. En décembre 2019, il affronte le Sud-Coréen Seung Woo Choi à UFC Busan, en Corée du Sud. Malgré un bon départ, il s’incline par décision partagée, un verdict controversé qui marque la fin de son contrat avec l’UFC. "C’était un combat serré, mais les juges ont estimé que Choi avait fait assez pour l’emporter. Suman était dévasté", se souvient un membre de son équipe. À 28 ans, avec un bilan de 8 victoires pour 2 défaites, il quitte l’organisation, mais aussi les radars du grand public. Les offres se font rares, et Mokhtarian se tourne vers des petits galas locaux, où les cachets sont minimes et les risques, bien réels.
C’est à cette période que les rumeurs sur ses fréquentations commencent à circuler. Selon des sources policières citées par le Sydney Morning Herald, il aurait été "recruté comme collecteur de dettes" pour des groupes criminels liés au trafic de stupéfiants et aux paris illégaux. "Dans le milieu des gangs de Sydney, les ex-sportifs sont des proies faciles. Ils ont l’habitude de la violence, ils connaissent des gens, et ils ont souvent besoin d’argent", explique un journaliste spécialisé dans le crime organisé. Mokhtarian, avec son passé de combattant et son réseau dans les salles de sport, correspondait parfaitement à ce profil. En 2023, son nom apparaît dans plusieurs rapports de police concernant des "extorsions et des intimidations" dans l’ouest de Sydney, une région connue pour être un fief des gangs Middle Eastern Organised Crime (MEOC).
"Il savait que ça finirait mal" : les avertissements ignorés
Les signes avant-coureurs étaient nombreux. En 2022, Mokhtarian avait été interpellé pour possession d’arme illégale après qu’un pistolet non enregistré ait été trouvé dans sa voiture lors d’un contrôle routier. Les charges avaient finalement été abandonnées, faute de preuves suffisantes, mais l’incident avait alerté ses proches. "Je lui avais dit : ‘Suman, tu joues avec le feu. Ces gens-là ne rigolent pas’", raconte un ami d’enfance. "Il répondait toujours : ‘Je sais ce que je fais’. Mais clairement, ce n’était pas le cas."
Son entourage tente à plusieurs reprises de l’éloigner de ces milieux. En 2023, son ancien coach, Fari Salievski (fondateur de l’Australia Top Team), lui propose de reprendre l’entraînement à plein temps et de participer à des séminaires pour jeunes combattants. Mokhtarian accepte, mais ses apparitions au gymnase deviennent irrégulières. "Il venait une semaine, disparaissait trois semaines. Quand il revenait, il avait des bleus, des coupures… Il refusait d’en parler", se souvient un entraîneur. Certains témoignages évoquent même des "séances de torture" infligées à des débiteurs, où Mokhtarian aurait servi de "homme de main" en raison de sa réputation de dur à cuire.
Les dernières semaines de sa vie sont marquées par une paranoïa croissante. Il change régulièrement de téléphone, évite de dormir chez lui, et se déplace toujours accompagné. "Il avait peur, mais il ne voulait pas lâcher l’affaire. Il disait que s’il partait, ils le trouveraient quand même", confie une connaissance. Le 5 septembre 2024, une semaine avant sa mort, il poste un message énigmatique sur ses réseaux sociaux : "Parfois, on doit payer pour ses erreurs. Mais je ne regrette rien." Personne ne comprend alors qu’il s’agit d’un adieu.
L’UFC et le MMA australien sous le choc
La nouvelle de sa mort a rapidement fait le tour de la planète MMA. L’UFC a réagi par un communiqué sobre : "Nous sommes attristés par le décès de Suman Mokhtarian. Nos pensées accompagnent sa famille et ses proches durant cette période difficile." Plusieurs combattants, comme Alexander Volkanovski (champion poids plumes) et Tai Tuivasa, ont rendu hommage à leur compatriote sur les réseaux sociaux. "Un frère, un guerrier. Repose en paix, Suman", a écrit Tuivasa, accompagnant son message d’une photo des deux hommes en train de s’entraîner.
En Australie, le choc est d’autant plus grand que Mokhtarian était une figure connue de la scène locale. "C’est un coup dur pour tout le MMA australien. Suman avait du talent, mais il s’est perdu en route", déclare Richie Vaculik, un vétéran des cages et ancien adversaire. Les questions fusent : comment un athlète ayant côtoyé l’élite mondiale a-t-il pu finir ainsi ? Certains pointent du doigt le manque de soutien psychologique pour les combattants après leur carrière, tandis que d’autres accusent l’attrait facile de l’argent illégal. "Quand tu passes de 20 000 dollars par combat à 2 000 dollars dans des petits galas, et que tu as une famille à nourrir… les tentations sont fortes", explique un promoteur anonyme.
Du côté des autorités, l’enquête se poursuit. La police de Nouvelle-Galles du Sud a lancé un appel à témoins et offre une récompense de 500 000 dollars australiens (environ 300 000 euros) pour toute information menant à l’arrestation des responsables. Les premiers éléments suggèrent que Mokhtarian aurait été "exécuté en représailles" pour un conflit lié à une transaction de drogue qui aurait mal tourné. "Ce n’est pas un meurtre aléatoire. C’est un règlement de comptes ciblé", déclare un officier sous couvert d’anonymat. Dans le quartier de Riverstone, où la fusillade a eu lieu, les habitants expriment à la fois leur peur et leur résignation. "Ça devient de plus en plus fréquent. Les gangs s’en prennent à tout le monde, même aux sportifs", confie un commerçant.

