Une fin brutale pour un combattant hors norme
Mercredi soir, vers 21h30, les sirènes des secours ont retenti dans le quartier résidentiel de Riverstone, à l’ouest de Sydney. À leur arrivée, les équipes médicales n’ont pu que constater le décès de Suman Mokhtarian, touché par plusieurs impacts de balle. Le superintendant Jason Joyce, porte-parole de la police de Nouvelle-Galles du Sud, a confirmé qu’il s’agissait d’une "attaque ciblée", sans préciser si la victime était la cible principale ou collatérale. Un détail glaçant : les tireurs ont frappé en pleine rue, sous les yeux de riverains médusés, avant de prendre la fuite à bord d’un véhicule identifié comme une Audi rouge – un modèle déjà repéré lors d’incendies criminels dans le secteur ces dernières semaines.
Pour ceux qui suivaient sa carrière, la nouvelle a eu l’effet d’un coup de massue. Mokhtarian n’était pas un combattant comme les autres. Originaire d’Iran mais installé en Australie depuis son adolescence, il s’était forgé une réputation de "guerrier" sur le tatami avant de percer à l’international. Son parcours dans The Ultimate Fighter 27 (2018), où il avait représenté l’équipe de Daniel Cormier, avait marqué les esprits, malgré une élimination en quarts de finale. Deux ans plus tard, il foulait enfin la cage de l’UFC, affrontant Seung Woo Choi (défaite par décision) puis Sodiq Yusuff (défaite par KO technique). Des résultats mitigés, mais une détermination sans faille, saluée par ses pairs.
Yet, derrière les projecteurs, une autre réalité se dessinaient. Dès 2023, des rumeurs persistantes liaient son nom à des milieux troubles. En avril 2024, la police avait même annulé un événement de son organisation, Urban Fight Night, invoquant un "risque d’attentat ciblé" – une décision rare qui avait fait grand bruit. Son frère, Ashkan Mokhtarian (également ancien de l’UFC), avait quant à lui été arrêté en 2023 pour trafic de stupéfiants, ajoutant une couche de suspicion autour de la famille. "On savait que Suman jouait avec le feu, mais personne n’imaginait une fin aussi violente", confie un proche sous couvert d’anonymat.
"De l’octogone à l’ombre" : la chute d’un espoirs du MMA
Après son passage en UFC, Mokhtarian avait tenté de se reconvertir. D’abord comme entraîneur au sein du prestigieux Australian Top Team, où il formait une nouvelle génération de combattants, puis en tant qu’organisateur d’événements via Urban Fight Night. Une transition classique pour d’anciens athlètes, mais qui, dans son cas, semblait minée par des choix discutables. "Il voulait rester dans le milieu, mais sans les contraintes de l’UFC. Le problème, c’est qu’il a commencé à fréquenter des gens… douteux", explique un ancien partenaire d’entraînement.
Les signes avant-coureurs ne manquaient pas. En 2022, des altercations lors d’un de ses galas avaient failli dégénérer. En 2023, des menaces directes avaient été proférées contre lui sur les réseaux sociaux, rapidement effacées mais archivées par la police. Puis, en avril 2024, le coup de grâce : l’annulation pure et simple d’un événement qu’il devait superviser, la police évoquant un "risque imminent pour la sécurité publique". "On nous a dit qu’il était dans le collimateur de gangs locaux. Personne n’a osé en parler ouvertement", révèle un promoteur concurrent.
Pire : son entourage immédiat semblait tout aussi exposé. Son frère Ashkan, arrêté pour trafic, purgeait une peine avec sursis. Leur père, figure respectée de la communauté iranienne de Sydney, avait tenté à plusieurs reprises de les éloigner de ces cercles, sans succès. "Ils pensaient être intouchables parce qu’ils avaient été à l’UFC. Mais la rue, ça ne pardonne pas", résume un membre de leur ancienne salle de sport.
Une enquête aux relents de guerre des gangs
Dès les premières heures suivant le drame, les autorités ont évoqué une piste prioritaire : un lien avec les incendies criminels qui ont secoué Riverstone ces dernières semaines. Pas moins de cinq véhicules avaient été réduits en cendres, dont une BMW noire retrouvée carbonisée à moins de 500 mètres du lieu du meurtre. Un témoin affirme avoir vu le tireur monter dans une Audi rouge – un modèle identique à celui repéré près d’un autre incendie la semaine précédente. "Tout porte à croire que ces attaques sont connectées. Soit Mokhtarian était la cible, soit il a été pris dans une guerre qui le dépassait", analyse un enquêteur sous couvert d’anonymat.
Le superintendant Jason Joyce a été clair : "Ce genre d’acte, en pleine zone résidentielle, est inacceptable. Nous mettrons tout en œuvre pour démanteler les réseaux responsables". Les caméras de surveillance du quartier ont été saisies, et plusieurs témoignages sont en cours d’analyse. Parmi les pistes explorées :
- Un conflit lié à l’organisation d’événements : Mokhtarian aurait refusé de verser une "taxes" à un groupe criminel pour ses galas.
- Une vengeance personnelle : d’anciennes querelles, remontant à son époque de combattant, auraient refait surface.
- Un règlement de comptes entre gangs : son frère Ashkan serait impliqué dans un trafic de stupéfiants concurrencé par un autre réseau.
Interrogé par la presse locale, un ancien policier spécialisé dans le crime organisé souligne : "Les ex-sportifs comme lui sont des proies faciles. Ils ont de l’argent, des contacts, et souvent, une confiance en eux qui les aveugle. Quand ils quittent le cadre strict de leur sport, certains basculent… et paient le prix fort".
Le MMA australien sous le choc, mais pas surpris
Dans les heures suivant l’annonce de sa mort, les hommages ont afflué. Daniel Cormier, son ancien mentor dans The Ultimate Fighter, a publié un message poignant : "Suman était un combattant dans l’âme, toujours prêt à se battre pour ce en quoi il croyait. Repose en paix, frère". Alexander Volkanovski, champion UFC australien, a partagé une photo de eux deux avec la légende : "Un autre frère perdu trop tôt. La vie est cruelle".
Pourtant, derrière les mots de soutien, une question persiste : comment en est-on arrivé là ? Le MMA australien, en pleine expansion, doit-il mieux encadrer ses athlètes après leur carrière ? "On voit trop souvent des gars comme Suman, qui passent de l’octogone à la rue sans filet. L’UFC et les fédérations locales devraient faire plus pour les accompagner", estime Mark Hunt, légende du sport en Océanie.
Certains pointent aussi du doigt la culture du "bad boy" qui règne dans le milieu. "On glorifie les combattants qui jouent les durs, qui friment avec les gangs. Mais quand ça tourne mal, tout le monde est choqué. C’est de l’hypocrisie", s’indigne un journaliste spécialisé. Mokhtarian lui-même avait cultivé cette image, postant régulièrement des photos avec des voitures de luxe et des personnages ambigus. "Il voulait montrer qu’il avait réussi, quitte à frôler la ligne rouge. Aujourd’hui, cette ligne l’a englouti", résume un ami d’enfance.
Derrière le drame, le poids d’un héritage familial
Pour comprendre la chute de Suman Mokhtarian, il faut remonter à son histoire familiale. Né en Iran dans les années 1990, sa famille fuit le régime pour s’installer en Australie alors qu’il n’est qu’un enfant. Son père, ancien lutteur, lui transmet la passion des sports de combat. Mais c’est aussi un homme strict, qui voit d’un mauvais œil les fréquentations de ses fils. "Il leur répétait : ‘Vous avez une chance incroyable avec le MMA, ne la gâchez pas’. Mais Suman et Ashkan voulaient vivre vite", se souvient un oncle.
Leur parcours sportif est pourtant exemplaire. Ashkan signe en UFC en 2018, suivi de près par Suman. Mais les succès s’accompagnent de dérives : fêtes excessives, dettes de jeu, et surtout, des liens de plus en plus étroits avec des figures du crime organisé de Sydney. "Ils pensaient que leur statut de combattants les protégeait. En réalité, ça les rendait plus vulnérables", explique un ancien manager.
En 2023, l’arrestation d’Ashkan pour trafic de stupéfiants aurait dû servir d’électrochoc. Au lieu de cela, Suman semble s’enfoncer. Il multiplie les projets (une ligne de vêtements, des partenariats avec des salles de sport), mais les financements restent flous. "Il parlait de ‘partenaires’ qui allaient l’aider à monter son business. Aujourd’hui, on sait qui étaient ces ‘partenaires’", lâche un promoteur.
Ironie du sort : quelques semaines avant sa mort, Mokhtarian avait posté un message cryptique sur Instagram : "Parfois, tu dois brûler tes ponts pour avancer. Mais attention à ne pas te brûler toi-même". Des mots prémonitoires.
Les rues de Riverstone gardent désormais le silence là où résonnaient autrefois les cris des combats. Suman Mokhtarian, ce guerrier qui avait défié les limites de l’octogone, aura finalement succombé à un adversaire bien plus redoutable : la spirale de la violence urbaine. Son histoire, entre exploits sportifs et choix funestes, rappelle cruellement que même les plus solides des athlètes peuvent vaciller face aux sirènes des milieux interdits.
Alors que la police poursuit ses investigations, une certitude émerge : ce drame ne restera pas sans conséquences. Pour les autorités, c’est l’occasion de frapper un grand coup contre le crime organisé à Sydney. Pour le monde du MMA australien, c’est un électrochoc, une invitation à repenser l’accompagnement de ses figures après leur retraite. Quant à sa famille, elle devra porter le poids d’un héritage désormais marqué par la tragédie.
Une chose est sûre : le nom de Suman Mokhtarian ne sera pas oublié. Pas seulement pour sa carrière, mais comme un avertissement glaçant – celui d’un talent gâché par les ombres qu’il avait lui-même nourries.

