UFC Vancouver : quand Brendan Allen transforme un combat en démonstration
23 février 2024, Vancouver. La salle retient son souffle. Reinier de Ridder, double champion sous la bannière ONE FC et favori du public, vient de s’effondrer sur son tabouret. Son coin jette l’éponge entre le quatrième et le cinquième round. En face, Brendan Allen, remplaçant de dernière minute, lève les bras, le visage à peine marqué. "Je ne m’attendais pas à ça. Pas comme ça." Ces mots, ce sont ceux de Daniel Cormier, légende du MMA et commentateur pour ESPN, visiblement secoué par ce qu’il vient de voir.
Pour comprendre l’ampleur de l’exploit, il faut remonter à 2023. Allen, alors en pleine crise de confiance après deux défaites contre Nassourdine Imavov et Julian Marquez, semblait sur le déclin. Pourtant, en juillet, il renverse Marvin Vettori, puis signe cette performance contre De Ridder – un adversaire censé représenter l’élite mondiale. "Un an plus tôt, il remettait tout en question. Aujourd’hui, il est à une victoire d’un shot pour le titre," analyse Cormier, comparant sa résilience à celle de Sean Strickland, passé du statut d’outsider à champion en 2023.
La clé de cette victoire ? Un grappling implacable. Allen a imposé un rythme infernal, enchaînant les takedowns, les transitions au sol et les soumissions menaçantes. De Ridder, réputé pour son jitsu brésilien et sa puissance, a semblé désarmé. "Dès qu’Allen a pris le dessus, le combat a basculé. Reinier n’a pas trouvé de solution," décrypte Cormier. Une défaite qui pose question : le Néerlandais, invaincu depuis 2019 avant ce combat, a-t-il surestimé son adaptabilité à l’UFC ?
Reinier de Ridder : l’illusion brisée d’un champion "intouchable"
Avant ce combat, Reinier de Ridder était auréolé de deux victoires marquantes : un KO contre Robert Whittaker (2022) et une soumission contre Bo Nickal (2023) sous ONE FC. Son arrivée à l’UFC était présentée comme celle d’un game-changer, capable de bousculer la hiérarchie des middleweights. Pourtant, face à Allen, le roi s’est révélé vulnérable.
"Il a dominé les deux premiers rounds, puis plus rien." Cormier pointe du doigt un problème récurrent chez les fighters issus d’autres organisations : l’endurance. "Le rythme à l’UFC est différent. Les rounds de cinq minutes, la pression constante… Certains ne s’y habituent jamais." De Ridder, habitué aux combats en trois rounds sous ONE FC, a semblé perdre pied après la mi-temps. Une limite que des observateurs comme Chael Sonnen avaient déjà soulignée : "ONE FC, c’est du MMA en mode ‘light’. L’UFC, c’est la guerre."
Autres facteurs évoqués : le poids de l’enjeu et la préparation. Contrairement à Allen, De Ridder n’avait pas combattu depuis novembre 2023. "Un an sans vrai test, c’est dangereux," estime le coach Trevor Wittman, qui a travaillé avec des champions comme Kamaru Usman. "Brendan, lui, sortait d’une victoire contre Vettori. Il était en mode ‘kill or be killed’."
"Allen a le profil d’un champion… mais attention aux pièges"
Avec cette victoire, Brendan Allen se retrouve #5 au classement des middleweights. Un bond spectaculaire pour un fighter qui, il y a six mois, était considéré comme un gatekeeper. "Il a tout pour réussir : le grappling, le cardio, et maintenant, la confiance," liste Cormier. Pourtant, des doutes subsistent.
Premier écueil : le manque de puissance de frappe. Contrairement à des adversaires comme Israel Adesanya ou Jared Cannonier, Allen ne possède pas un one-punch KO power. "S’il affronte un striker comme Adesanya, il devra le mettre au sol rapidement," prévient l’analyste Robin Black. Second risque : l’inconstance. Allen a déjà connu des hautes et des basses (victoire contre Paul Craig en 2020, défaites contre Chris Curtis et Ian Heinisch).
Enfin, la question du prochain adversaire. Dana White a évoqué un possible affrontement contre Khamzat Chimaev ou Robert Whittaker. "Whittaker serait un test parfait," selon Cormier. "Si Allen le bat, personne ne pourra nier qu’il mérite un shot pour le titre." Mais Chimaev, avec son style explosif, représenterait un défi bien plus dangereux.
Derrière les projecteurs : l’histoire méconnue d’Allen, le "redneck" devenu chasseur de champions
Brendan Allen n’a pas le parcours typique d’un prétendant au titre. Originaire de Monroe, Louisiane, une petite ville de 50 000 habitants, il a grandi entre la chasse, la pêche et… les bagarres de rue. "J’étais le genre de gamin qui se battait tous les week-ends après l’école," confie-t-il dans une interview pour The Schmo. C’est à 16 ans, après avoir vu un combat de Rich Franklin, qu’il découvre le MMA.
Sans argent pour s’offrir un abonnement dans une salle, il s’entraîne dans son garage, regardant des tutoriels de Demian Maia sur YouTube. Son premier combat amateur ? Une défaite par KO en 30 secondes. "J’ai pleuré comme un bébé," avoue-t-il. Pourtant, il persévère, enchaînant les petits jobs (ouvrier sur des plateformes pétrolières, videur) pour financer sa passion.
Son tournant ? Une victoire en 2018 contre Aaron Jeffery, un prospect très coté. "Ce soir-là, j’ai compris que je pouvais battre n’importe qui." Aujourd’hui, alors qu’il côtoie les stars de l’UFC, Allen garde les pieds sur terre. Il vit toujours à Monroe, dans la même maison que ses parents, et passe ses jours de repos à pêcher dans les bayous. "Je ne suis pas un ‘celebrity fighter’. Je suis juste un gars qui aime se battre et qui veut prouver qu’on peut venir de nulle part et réussir."
Middleweight : une division en ébullition, où tout peut basculer en un combat
La victoire d’Allen s’inscrit dans une période folle pour les middleweights. En 12 mois, la division a vu :
- Sean Strickland devenir champion contre toute attente,
- Israel Adesanya perdre deux fois (contre Alex Pereira puis Strickland),
- Khamzat Chimaev faire son retour après deux ans d’absence,
- Dricus Du Plessis s’imposer comme le nouveau visage de la catégorie.
"C’est la division la plus imprévisible de l’UFC," résume Cormier. "Un fighter peut être au sommet un jour et dans les oubliettes le lendemain." Dans ce contexte, Allen incarne une opportunité : celle d’un underdog capable de tout bousculer. Mais pour ça, il devra confirmer contre un top 3.
Un scénario se dessine déjà : si Dricus Du Plessis bat Israel Adesanya en avril (UFC 300), et si Allen bat Whittaker ou Chimaev, une finale pour le titre entre les deux outsiders (Du Plessis vs. Allen) deviendrait un blockbuster. "Ce serait le combat le plus fou de l’année," s’enthousiasme Cormier.
Une chose est sûre : Daniel Cormier, lui, ne le sous-estimera plus.

