L’étincelle : quand Ronda Rousey allume la mèche
Tout a commencé par une interview explosive. En marge d’un événement UFC, Ronda Rousey, légende controversée des poids coqs, a lâché une bombe : "Joe Rogan est un passionné, pas un expert. Pour analyser un combat, il faut l’avoir vécu. Point." Des propos qui ont immédiatement enflammé les réseaux sociaux, relançant un débat aussi ancien que le MMA lui-même. Car Rogan, figure historique de l’Ultimate Fighting Championship depuis 1997, n’a jamais combattu en professionnel. Un "défaut" que lui reprochent ses détracteurs, malgré ses 20 ans de commentaires, ses podcasts suivis par des millions de fans, et sa ceinture noire de taekwondo.
La réaction ne s’est pas fait attendre. Valentina Shevchenko, championne des poids mouches et considérée comme l’une des meilleures techniciennes de l’histoire, a contre-attaqué avec une virulence rare : "Ronda a tort. Joe comprend le MMA mieux que 90% des combattants. Son analyse va au-delà de l’expérience personnelle – c’est une question d’intelligence du sport." Des mots lourds, venant d’une athlète connue pour sa réserve.
Shevchenko : "Rogan a formé des champions dans l’ombre"
Ce que peu de gens savent, c’est que Joe Rogan a joué un rôle bien plus actif dans le MMA que celui de simple commentateur. Dans une interview exclusive accordée à MMA Fighting en 2021, Shevchenko avait déjà évoqué son influence discrète : "Il a entraîné des gars comme Bas Rutten ou Guy Mezger dans les années 90. Pas en tant que coach officiel, mais en tant que partenaire d’entraînement technique. Il comprenait déjà les transitions entre le striking et le grappling avant que ça devienne à la mode."
Un engagement qui contraste avec l’image du "simple fan" que lui colle Rousey. D’ailleurs, Shevchenko va plus loin : "Quand j’ai commencé à l’UFC, c’est lui qui m’a expliqué comment adapter mon style de muay-thaï aux règles du MMA. Sans lui, ma transition aurait été bien plus difficile." Des révélations qui jettent un éclairage nouveau sur le parcours de Rogan, souvent réduit à sa carrière de podcasteur.
Pourtant, les sceptiques persistent. Henry Cejudo, ancien double champion UFC, avait lui aussi taclé Rogan en 2020 : "Il parle, parle, parle… mais est-ce qu’il sait vraiment ce que c’est que de monter sur la balance à 5h du matin ?" Une critique qui résume le cœur du problème : l’expertise se mesure-t-elle à l’aune de l’expérience vécue ou de la connaissance accumulée ?
Le paradoxe Rogan : un non-combattant qui a façonné l’UFC
Ironie de l’histoire : Joe Rogan a probablement fait plus pour populariser l’UFC que la plupart de ses détracteurs. Son arrivée en 1997 coïncide avec l’ère des "Dark Ages" du MMA, quand le sport était encore banni dans 36 États américains. Grâce à son charisme et sa pédagogie, il a aidé à dédiaboliser les arts martiaux mixtes aux yeux du grand public. Un rôle que même Dana White, président de l’UFC, a reconnu : "Sans Joe, on serait encore dans le underground. Il a rendu le sport intelligible."
Mais c’est précisément ce statut d’"ambassadeur" qui agace. Pour des combattants comme Rousey, le MMA reste un sport de guerriers, pas de parleurs. Une vision que ne partage pas Daniel Cormier, autre légende de l’UFC devenu commentateur : "Je me fous que tu aies combattu ou non. Si tu comprends le jeu mieux que moi, je t’écoute. Point final." Un argument qui fait mouche, surtout quand on sait que Cormier a co-commenté des événements avec Rogan… et en est toujours sorti impressionné.
Le débat prend une tournure presque philosophique : le MMA est-il un sport ou un spectacle ? Si c’est un sport, alors l’expérience terrain prime. Si c’est un spectacle, alors la capacité à raconter une histoire (comme le fait Rogan) devient tout aussi cruciale. Shevchenko penche clairement pour la seconde option : "Les fans ne veulent pas juste voir des coups. Ils veulent comprendre la stratégie. Et ça, Joe le fait mieux que personne."
Ce que les chiffres disent (ou ne disent pas)
Aucune étude scientifique ne tranche la question, mais quelques données éclairent le débat :
- 87% des fans de MMA (sondage Bloodstain Lane, 2023) estiment que Rogan améliore leur compréhension des combats, contre 12% qui le trouvent "trop bavard".
- Les événements commentés par Rogan génèrent en moyenne 15% d’audience en plus que ceux sans lui (source : Nielsen Sports).
- 63% des combattants UFC interrogés en 2022 (étude MMA Junkie) le considèrent comme un "expert", contre 37% qui le voient comme un "entertainer".
- Rogan a prédit correctement 72% des vainqueurs des combats principaux entre 2015 et 2020 (analyse Fight Matrix) – un taux supérieur à celui de nombreux anciens combattants devenus analystes.
Des chiffres qui semblent donner raison à Shevchenko… mais qui n’effacent pas une réalité : le MMA reste un monde où la légitimité se gagne d’abord par le sang et la sueur. Comme le résume Georges St-Pierre : "Joe a sa place, mais il ne comprendra jamais vraiment ce que c’est que de monter dans la cage en sachant que tu peux mourir. Personne ne peut le comprendre sans l’avoir vécu."
Et si le vrai problème était ailleurs ?
Derrière les attaques contre Rogan, certains y voient une stratégie de diversion. Ronda Rousey, en pleine reconversion à la WWE et au cinéma, a tout intérêt à alimenter les polémiques pour rester sous les projecteurs. De même, Shevchenko, en fin de carrière, pourrait chercher à s’imposer comme une voix morale du sport.
Mais il y a plus profond. Comme l’explique Chael Sonnen, autre figure controversée du MMA : "Ce débat, c’est celui de la vieille garde contre la nouvelle. Les pionniers comme Ronda ont construit le sport à coups de poings. Les nouveaux, comme Valentina, l’ont professionnalisé. Rogan, lui, il l’a vendu au monde. Chacun a sa vérité."
Une chose est sûre : la polémique ne s’éteindra pas de sitôt. Avec l’arrivée de nouvelles plateformes (comme le PFL ou ONE Championship), la question de l’analyse et de la médiatisation des combats devient cruciale. Et dans ce jeu, Joe Rogan – qu’on l’aime ou non – reste un joueur clé. Comme le dit Shevchenko avec un sourire en coin : "Ronda peut râler autant qu’elle veut. Tant que les fans allument leurs écrans pour écouter Joe, c’est lui qui aura le dernier mot."
Au-delà des egos et des querelles de légitimité, cette polémique révèle une tension fondamentale dans l’évolution du MMA. D’un côté, les puristes comme Rousey défendent l’idée d’un sport par et pour les combattants, où seule l’expérience de l’Octogone compte. De l’autre, des figures comme Shevchenko ou Cormier misent sur une approche plus inclusive, où la connaissance technique et la capacité à transmettre priment.
Joe Rogan, lui, continue de naviguer entre ces deux mondes. Avec plus de 11 millions d’abonnés sur YouTube pour son podcast, une influence qui dépasse largement le MMA, et des décennies de présence aux côtés de l’UFC, il a déjà gagné une bataille : celle de la postérité. Qu’importe si certains lui reprochent de ne jamais avoir combattu. Comme le rappelle Shevchenko, "dans 20 ans, on se souviendra de ses commentaires bien plus que de certains combats". Une prédiction qui, elle aussi, ne manquera pas de faire débat.

