Un règlement historique, mais des ombres au tableau
En 2025, le monde des arts martiaux mixtes (MMA) a marqué un tournant avec l'approbation par le juge Richard Boulware d'un règlement de 375 millions de dollars dans l'affaire Le vs. Zuffa, l'une des plus grandes poursuites antitrust de l'histoire du sport. Cette décision a mis fin à une bataille juridique de près d'une décennie, accusant l'UFC – via sa société mère Zuffa – d'avoir monopolisé le marché des combattants d'élite en rachetant ses concurrents et en imposant des contrats exclusifs limitant leurs revenus. Pourtant, alors que la majorité des combattants éligibles ont reçu leur part, une minorité se heurte encore à des obstacles administratifs et juridiques.
Selon un communiqué du cabinet d'avocats Berger Montague, chargé de la distribution des fonds, 984 combattants répartis dans 44 pays ont déjà perçu plus de 237 millions de dollars, soit environ 90 % des ayants droit. Un chiffre impressionnant, mais qui laisse dans l'ombre les quelque 10 % restants, soit une centaine de combattants, dont les paiements sont retardés pour des raisons variées. "Nous travaillons sans relâche pour distribuer les indemnités aux demandeurs restants", indique le communiqué, soulignant l'ampleur des défis logistiques et légaux à surmonter.
Des complications en cascade : entre bureaucratie et drames humains
Les retards ne sont pas dus à un manque de fonds, mais à une série de complications qui révèlent la complexité de gérer un règlement d'une telle envergure. Parmi les problèmes les plus courants, on trouve :
- Des erreurs de traitement : certains paiements n'ont pas pu être finalisés en raison d'informations bancaires incomplètes ou erronées.
- Des instructions de paiement en cours de révision : pour d'autres, les détails des virements (ACH ou internationaux) sont encore en attente de validation.
- Des conflits juridiques : une partie des combattants se trouve dans des situations personnelles complexes, comme des divorces, des successions non réglées (en cas de décès sans testament), ou des obligations légales telles que des pensions alimentaires. Dans ces cas, il est difficile de déterminer qui est le bénéficiaire légitime des fonds.
Un cas particulièrement poignant concerne les combattants résidant dans des pays sous sanctions OFAC (Office of Foreign Assets Control des États-Unis). Les restrictions imposées par Washington interdisent tout transfert financier vers des nations comme l'Iran, la Syrie ou la Corée du Nord. "Ces demandes nécessiteront probablement une intervention du tribunal", précise le communiqué, laissant présager des mois, voire des années, de procédures supplémentaires pour ces athlètes.
Le monopole de l'UFC sous les projecteurs : une affaire qui dépasse le sport
L'affaire Le vs. Zuffa a mis en lumière des pratiques qui, selon les plaignants, ont étouffé la concurrence dans le MMA professionnel. Les accusations portaient sur une stratégie agressive de rachats de promotions rivales (comme Strikeforce en 2011 ou WEC en 2006) et sur l'utilisation de contrats exclusifs à long terme, limitant la capacité des combattants à négocier leurs revenus. "L'UFC a transformé le marché en un monopole de fait, où les athlètes n'avaient d'autre choix que d'accepter ses conditions", déclarait en 2014 un ancien combattant sous couvert d'anonymat.
Les conséquences de ces pratiques ont été multiples :
- Une stagnation des salaires : alors que les revenus de l'UFC explosaient (passant de 200 millions de dollars en 2010 à plus d'un milliard en 2020), la part reversée aux combattants est restée inférieure à 20 % des recettes, bien en deçà des standards d'autres sports majeurs comme la NFL ou la NBA.
- Un déséquilibre des forces : les combattants, souvent issus de milieux modestes, se retrouvaient pieds et poings liés à des contrats leur interdisant de combattre pour d'autres organisations, sous peine de poursuites.
- Un frein à l'innovation : la domination de l'UFC a découragé l'émergence de nouvelles promotions, limitant les opportunités pour les athlètes et la diversité des spectacles proposés aux fans.
Pourtant, l'UFC a toujours nié ces accusations, arguant que ses contrats étaient standard dans l'industrie du sport et que sa croissance bénéficiait à l'ensemble de l'écosystème du MMA. "Nous avons créé un marché là où il n'y en avait pas, et les combattants en ont profité", affirmait en 2016 Dana White, président de l'UFC, dans une interview au New York Times.
Les coulisses d'un procès : quand le sport rencontre la loi
L'affaire Le vs. Zuffa a débuté en 2014, lorsque trois anciens combattants – Cung Le, Nathan Quarry et Jon Fitch – ont déposé une plainte collective au nom de tous les athlètes ayant combattu pour l'UFC entre 2010 et 2017. Leur argument central ? L'UFC aurait violé les lois antitrust américaines en éliminant systématiquement la concurrence pour contrôler le marché des services de combattants d'élite.
Le procès a révélé des documents internes accablants, comme des échanges entre dirigeants évoquant une stratégie de "déstabilisation" des promotions rivales ou des notes internes sur la manière de minimiser les coûts salariaux. En 2020, un juge fédéral a statué que l'affaire pouvait être jugée comme une class action, ouvrant la voie à un règlement historique. Après des années de négociations, les deux parties sont parvenues à un accord en 2023, approuvé deux ans plus tard.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Un second procès antitrust, couvrant les combattants actifs après 2017, est toujours en cours. Cette nouvelle affaire, qui pourrait s'étendre sur plusieurs années, examine si les pratiques de l'UFC ont évolué depuis le premier règlement. "Les combattants d'aujourd'hui méritent les mêmes protections que ceux d'hier", déclarait en 2024 l'avocat des plaignants, Jeffrey Kessler, connu pour son rôle dans des affaires similaires dans le sport professionnel.
Et demain ? Les leçons d'un règlement qui fait jurisprudence
Le règlement de 375 millions de dollars dans l'affaire Le vs. Zuffa marque un tournant dans l'histoire du sport professionnel. Pour la première fois, une organisation sportive majeure a été contrainte de reconnaître – indirectement – que ses pratiques pouvaient être anticoncurrentielles. Les répercussions de cette affaire se font déjà sentir :
- Une prise de conscience chez les athlètes : les combattants de MMA, longtemps perçus comme des "gladiateurs modernes" sans réel pouvoir de négociation, ont désormais un précédent juridique pour défendre leurs droits. Des syndicats émergent, comme l'Association des Combattants Professionnels de MMA (MMAFA), qui milite pour de meilleures conditions contractuelles.
- Un changement dans les contrats : certaines promotions, comme PFL (Professional Fighters League) ou Bellator, ont commencé à proposer des contrats plus flexibles, avec des clauses de sortie anticipée ou des parts de revenus plus avantageuses.
- Un avertissement pour les géants du sport : l'affaire UFC a montré que même les organisations les plus puissantes ne sont pas à l'abri des poursuites antitrust. La NBA, la NFL et d'autres ligues majeures observent de près l'évolution de cette jurisprudence.
Pourtant, des défis persistent. Les combattants des pays sous sanctions OFAC, par exemple, risquent de ne jamais voir la couleur de leur indemnité. "C'est une tragédie dans la tragédie", confie un avocat spécialisé dans les droits des athlètes, qui préfère rester anonyme. "Ces combattants ont sacrifié leur santé pour ce sport, et maintenant, à cause de la géopolitique, ils sont privés de ce qui leur revient de droit."
Quant à l'UFC, l'organisation semble avoir tiré les leçons de cette affaire. Sous la pression des régulateurs et des athlètes, elle a récemment introduit des contrats plus courts et des bonus de performance plus élevés. Mais pour beaucoup, ces changements restent insuffisants. "L'UFC a toujours une position dominante, et tant qu'il n'y aura pas une vraie concurrence, les combattants seront en position de faiblesse", estime Ben Askren, ancien combattant et analyste pour ESPN.
Une chose est sûre : le règlement de 375 millions de dollars n'est pas une fin en soi, mais le début d'une nouvelle ère pour le MMA. Une ère où les athlètes, longtemps considérés comme des pions, commencent à se battre – non seulement sur le ring, mais aussi pour leurs droits.
Le règlement antitrust de l'UFC restera dans les annales comme un moment charnière pour le MMA, mais aussi comme un rappel des défis persistants dans la protection des droits des athlètes. Si la majorité des combattants ont enfin reçu leur dû, les retards pour les autres soulignent les limites d'un système où la justice se heurte à des réalités administratives et géopolitiques complexes.
Au-delà des chiffres, cette affaire a révélé l'ampleur des déséquilibres de pouvoir dans le sport professionnel, où les organisations peuvent, pendant des années, imposer des conditions défavorables à leurs athlètes. Le second procès en cours déterminera si l'UFC a véritablement changé ses pratiques – ou si de nouvelles batailles juridiques attendent les combattants.
Une chose est certaine : le MMA ne sera plus jamais le même. Et c'est peut-être là la plus grande victoire de cette affaire.

