"Ce n’est même pas une question d’argent" : quand Ngannou torille le projet Jake Paul
Imaginez la scène : un ancien champion des poids lourds de l’UFC, auréolé de victoires contre des monstres comme Stipe Miocic ou Ciryl Gane, se voit proposer un combat contre… un YouTubeur reconverti en boxeur. Francis Ngannou n’a pas hésité une seconde avant de balayer l’idée d’un revers de main, avec une franchise qui a fait le tour des réseaux. "Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de crédibilité", a-t-il asséné lors d’une interview récente, le ton aussi sec que ses KO légendaires. Pour le Camerounais, accepter un tel affrontement reviendrait à trahir tout ce qu’il a construit depuis ses débuts dans les mines de sable du Cameroun jusqu’aux sommets de l’UFC.
Pourtant, l’argument financier n’est pas anodin : Jake Paul, avec ses millions de followers et ses contrats mirifiques (son combat contre Anderson Silva lui aurait rapporté plusieurs millions), représente une machine à cash sans équivalent dans le monde des sports hybrides. Mais Ngannou, lui, semble jouer une autre partition. "Je ne suis pas un produit marketing", a-t-il rappelé, comme pour couper court à toute tentative de négociation. Une déclaration qui sonne comme un manifeste : dans l’ère des combats-spectacles, lui reste ancré dans l’éthique du défi sportif pur.
Derrière cette fin de non-recevoir se cache aussi une stratégie de carrière bien huilée. Après son départ mouvementé de l’UFC et ses premiers pas en boxe (notamment son combat controversé contre Tyson Fury), Ngannou vise désormais des adversaires à la hauteur de son palmarès : des boxeurs établis, des champions en titre, des noms qui feront date. Jake Paul, malgré ses ambitions et ses victoires contre des vétérans du MMA (comme Tyron Woodley ou Ben Askren), n’entre tout simplement pas dans cette catégorie. "C’est comme si on me proposait de courir un 100 mètres contre un influenceur qui a fait trois footings", a-t-il ironisé, comparant la proposition à une farce sportive.
Boxe vs MMA : le grand malentendu qui agace Ngannou
Le cœur du problème, pour Ngannou, réside dans l’incompatibilité fondamentale entre les univers de la boxe et du MMA – et la manière dont Jake Paul brouille volontairement les pistes. Le Camerounais, qui a lui-même entamé une transition vers la boxe (avec un combat contre Fury et des rumeurs d’affrontement avec Deontay Wilder), sait pertinemment que changer de discipline exige humilité et temps. Or, Paul, en enchaînant les combats contre des MMA fighters vieillissants ou des boxeurs en fin de carrière, donne l’impression de court-circuiter ce processus.
"Il y a une différence entre vouloir se tester et vouloir monter un cirque", a lancé Ngannou, visiblement exaspéré par la logique du "tout, tout de suite" qui caractérise la carrière de Paul. Pour lui, un vrai défi en boxe passerait par des adversaires comme Gervonta Davis (dont le combat a été annulé pour des raisons contractuelles) ou Canelo Álvarez – des noms qui, eux, font sens dans l’écosystème pugilistique. À l’inverse, affronter Paul serait "comme si un joueur de tennis professionnel acceptait un match contre un tiktoker qui a gagné un tournoi local", une métaphore qui résume son mépris pour le projet.
Cette position tranchée interroge : et si Ngannou, en refusant ce combat, ratait une opportunité de populariser le MMA auprès d’un public jeune et connecté ? Certains observateurs, comme le journaliste Ariel Helwani, estiment que "les puristes comme Ngannou ont tort de bouder ces combats hybrides", qui attirent des millions de spectateurs et génèrent des revenus colossaux. "Le sport évolue, que ça nous plaise ou non", argue Helwani, rappelant que même Floyd Mayweather a affronté Conor McGregor en 2017 – un combat critiqué à l’époque, mais qui a marqué l’histoire.
Derrière le refus : la peur de l’héritage gâché ?
Francis Ngannou n’est pas dupe : un combat contre Jake Paul, même victorieux, laisserait une tache indélébile sur son palmarès. "Les gens se souviendront que j’ai combattu un YouTubeur, pas que j’ai dominé l’UFC", confie-t-il à demi-mot, conscient que la postérité est impitoyable. Pour un athlète qui a bâti sa légende sur des combats épiques et techniques (son KO contre Alistair Overeem en 2017 reste gravé dans les mémoires), s’engager dans une confrontation perçue comme "un coup marketing" serait un sacrifice de son intégrité.
D’autant que Ngannou a des projets bien plus ambitieux : après son expérience en boxe, il évoque ouvertement un retour en MMA, peut-être sous la bannière du PFL (où il est actionnaire), ou même un affrontement avec Jon Jones, l’un des rares noms capables de le motiver encore. "Je veux des combats qui font avancer le sport, pas des spectacles qui le discréditent", martèle-t-il. Une philosophie qui tranche avec l’approche de Paul, accusé de privilégier le buzz à la performance.
Pourtant, certains proches de Ngannou murmurent que ce refus cache aussi une crainte de l’imprévu. Jake Paul, malgré son manque d’expérience, a prouvé qu’il savait surprendre (sa victoire contre Tyron Woodley en 2021 en témoigne). Et si Ngannou, malgré sa puissance légendaire, perdait contre un adversaire aussi controversé ? "Ce serait la catastrophe", confie un manager sous couvert d’anonymat. Un risque que le Camerounais, méticuleux et orgueilleux, préfère clairement éviter.
Le débat qui divise : spectacle vs compétition, faut-il vraiment choisir ?
La prise de position de Ngannou relance un débat ancien dans le monde des sports de combat : faut-il opposer spectacle et compétition, ou peut-on les concilier ? Des figures comme Dana White (président de l’UFC) ou Oscar De La Hoya (promoteur de boxe) ont des avis divergents. Le premier fustige les combats "freak show" (comme celui entre Mike Tyson et Roy Jones Jr. en 2020), tandis que le second y voit une opportunité de renouveler l’intérêt pour la boxe.
Ngannou, lui, semble avoir fait son choix : il mise sur la légitimité sportive, quitte à renoncer à des revenus faramineux. Une position respectable, mais qui interroge dans un paysage où les frontières entre sport et divertissement s’estompent. "Peut-être que dans 10 ans, on regrettera de ne pas avoir saisi ces opportunités", glisse un promoteur européen. En attendant, une chose est sûre : avec ce refus, Ngannou a envoyé un message clair aux jeunes combattants – la crédibilité se construit dans l’arène, pas sur les réseaux sociaux.
Reste une question : et si, malgré tout, ce combat avait lieu un jour ? Les rumeurs persistent, les promoteurs salivent, et l’appât du gain pourrait bien, un jour, faire plier les plus intransigeants. Francis Ngannou, lui, semble déterminé à résister. "Tant qu’on me proposera des défis à la hauteur de mon niveau, je n’aurai pas besoin de ça", conclut-il, avec le sourire en coin de celui qui sait que, pour l’instant, le dernier mot lui appartient.

