29 juin 2024, Las Vegas. Le TD Garden retient son souffle quand Islam Makhachev entre dans la cage pour son combat contre Jack Della Maddalena à l'UFC 322. Le champion poids légers, en quête d'un second titre en mi-moyens, porte sur ses épaules bien plus que ses 175 livres réglementaires : il incarne l'héritage d'un homme absent des octogones depuis 2020, mais omniprésent dans chaque décision tactique. Khabib Nurmagomedov, l'ancien roi invaincu des poids légers, n'est plus combattant. Il est devenu quelque chose de plus insaisissable : un fantôme stratégique, dont les murmures dans l'oreillette de Makhachev pèsent plus lourd que les cris du public.
L'UFC 322 : quand le plan étouffe l'instinct
Le combat contre Della Maddalena aurait pu être l'occasion pour Makhachev de montrer une nouvelle facette de son jeu. Les observateurs attendaient des échanges debout plus engagés, une démonstration de son striking en progression. Pourtant, dès les premières secondes, le scénario bascule : Khabib et Javier Mendez, depuis le coin, imposent une feuille de route sans équivoque. "Projette-le. Contrôle-le. Pourquoi forcer ?" Ces mots, rapportés par Makhachev à ESPN après la victoire, résument une philosophie où la maîtrise prime sur le spectacle.
Résultat : un combat en cinq rounds où le Dagestanais étouffe littéralement son adversaire au sol, avec une précision chirurgicale (12 tentatives de takedowns, 7 réussies). La victoire est unanime (50-45 sur tous les tableaux), mais le public reste sur sa faim. "On aurait pu faire plus de dégâts debout", glisse Makhachev en conférence de presse, avant de se reprendre : "Mais quand Khabib parle... c'est comme si Abdulmanap parlait." Une référence lourde de sens : Abdulmanap Nurmagomedov, père et premier mentor de Khabib, décédé en 2020, reste la figure tutélaire du clan.
Le paradoxe Makhachev : un combattant capable de dominer en striking (voir son KO contre Thiago Moisés en 2021), mais systématiquement ramené vers le grappling par ses coaches. Une tension créative qui définit sa carrière.
Khabib 2.0 : le coach qui refuse la lumière
Depuis sa retraite, Nurmagomedov a troqué ses gants contre un carnet de notes et un casque audio. Son engagement est total : pendant les combats de ses protégés, il évite les caméras de l'UFC, tourne le dos aux microphones, et communique uniquement via des signes ou des mots chuchotés à Mendez. "Il vit pour nous maintenant", confie Makhachev. "Regardez-le : il a vieilli de 10 ans en 3 ans. Les cheveux blancs, les cernes... C'est à cause de l'équipe. Il se consume."
Cette dévotion frôle l'obsession. Lors des camps d'entraînement à Eagle FC (Dagestan), Nurmagomedov supervise tout : l'alimentation (régime halal strict), les horaires de sommeil (coucher à 21h), jusqu'aux prières collectives. "Chez nous, même le thé se boit à heure fixe", plaisante Usman Nurmagomedov, cousin de Khabib et membre de l'équipe. Une discipline militaire qui rappelle les méthodes de GSP à son apogée, mais avec une dimension spirituelle supplémentaire.
Pourtant, cette approche divise. Des analystes comme Joe Rogan pointent un "style trop prévisible", tandis que des combattants comme Michael Chandler (battu par Makhachev en 2022) dénoncent une "stratégie ennuyeuse". Réponse de Nurmagomedov, laconique : "Gagner, c'est tout ce qui compte. Le reste, c'est pour les réseaux sociaux."
"Ils m'ont volé mon combat" : la frustration de Makhachev
Derrière les sourires et les ceintures, une ombre plane : Islam Makhachev aimerait parfois désobéir. Après sa victoire contre Della Maddalena, il a laissé échapper un aveu rare : "J'avais préparé des combinaisons de coups de pied, des enchaînements... Mais dès que Khabib dit 'non', c'est fini. C'est comme si mon cerveau se déconnectait."
Ce conflit intérieur n'est pas nouveau. Dès 2020, après sa victoire contre Drew Dober, Makhachev avait exprimé son envie de "devenir plus complet". Quatre ans plus tard, le constat est amer : son pourcentage de takedowns est passé de 43% à 61% sous l'ère Nurmagomedov/Mendez. À l'inverse, ses coups de pied significatifs par minute ont chuté (de 3,2 à 1,8).
Le dilemme : sacrifier son identité de combattant pour perpétuer un héritage, ou risquer de décevoir ceux qui l'ont mené au sommet. "Un jour, je prendrai ma liberté", murmure-t-il. Mais ce jour semble lointain.
L'équipe Eagle FC : une usine à champions ou une prison dorée ?
Le modèle dagestanais fascine autant qu'il interroge. À Eagle FC, les combattants vivent en communauté, partagent les mêmes repas (à base de khinkali, raviolis caucasiens, et de viande de chèvre), et suivent un emploi du temps digne de moines-guerriers. Les résultats sont là :
- Islam Makhachev : champion UFC en deux catégories
- Usman Nurmagomedov : 16-0, considéré comme le futur des poids légers
- Umar Nurmagomedov : 16-0 aussi, en passe d'intégrer le top 15 des coqs
Pourtant, des rumeurs persistent sur des tensions internes. Certains combattants, comme Abubakar Nurmagomedov (17-4), ont quitté l'équipe en 2023, évoquant un "manque de liberté". D'autres, comme Shamil Gamzatov, ont été exclus pour avoir "désobéi aux règles" (selon une source proche de l'équipe).
Khabib assume ce rôle de "père fouettard" : "Ici, on ne fait pas ce qu'on veut. On fait ce qu'il faut pour gagner. Point." Une philosophie qui rappelle celle de Greg Jackson (coach de Jon Jones), mais avec une dimension presque mystique. "Abdulmanap nous regarde de là-haut", répète souvent Nurmagomedov avant les combats.
Et si le vrai combat de Makhachev était contre lui-même ?
La question qui hante les observateurs : Islam Makhachev peut-il un jour s'affranchir de l'emprise de Khabib ? Les signes sont contradictoires. D'un côté, il multiplie les déclarations d'indépendance ("Je suis mon propre homme"). De l'autre, il suit aveuglément les consignes, même quand elles vont à l'encontre de ses instincts.
Le tournant pourrait venir d'un futur combat contre Leon Edwards (champion des mi-moyens). Edwards, connu pour son striking explosif, forcerait Makhachev à sortir de sa zone de confort. "Si je dois boxer pour gagner, je boxerai", a-t-il lancé en mai 2024. Un défi direct à l'autorité de Khabib ?
L'autre scénario : une retraite précoce. À 32 ans, Makhachev parle déjà de "transmettre". "Je ne veux pas finir comme Khabib, à 50 ans avec des cheveux blancs et des nuits blanches", confie-t-il. Une phrase qui en dit long sur le poids psychologique de cet héritage.
Le ironie de l'histoire : Khabib a pris sa retraite pour "protéger son record parfait". Makhachev, lui, semble prêt à sacrifier son style pour préserver une légende qui n'est pas la sienne.
La vraie question n'est plus "Qui peut battre Makhachev ?", mais "Qui osera le libérer ?"

