Abou Dhabi, acte historique : le Brésil s’empare du trône UFC
Le 2 mars 2024, l’UFC 321 à Abu Dhabi n’était pas qu’un événement de plus dans le calendrier des arts martiaux mixtes. Ce soir-là, Mackenzie Dern a offert au Brésil un troisième titre UFC simultané, propulsant le pays en tête d’un classement symbolique mais ô combien significatif : celui des nations dominatrices. Avec Alexandre Pantoja (champion des poids mouches) et Alex "Poatan" Pereira (poids mi-lourds), le Brésil devance désormais l’Australie (avec Alexander Volkanovski et Israel Adesanya) et la Géorgie (représentée par Ilia Topuria), qui partageaient jusqu’alors cette première place.
Pour les observateurs, cette performance n’est pas une surprise, mais une confirmation. Le Brésil, berceau du jiu-jitsu brésilien et terre d’accueil pour des disciplines comme le muay thaï ou la lutte olympique, a toujours été un vivier de talents. Pourtant, voir trois ceintures dorées brandies en même temps par des athlètes du même pays reste un fait rare – et d’autant plus marquant qu’il s’inscrit dans une continuité. En 2021, le trio Charles "Do Bronx" Oliveira (poids légers), Glover Teixeira (poids mi-lourds) et Amanda Nunes (poids coqs et plumes) avait déjà réalisé cet exploit. Trois ans plus tard, la relève a pris le relais.
"Le Brésil n’est pas seulement un pays qui produit des champions, c’est un pays qui les recrée sans cesse." Cette phrase, prononcée par l’analyste Joe Rogan lors du post-fight de l’UFC 321, résume à elle seule la philosophie d’une nation où le MMA est bien plus qu’un sport : une culture.
Mackenzie Dern : l’ascension d’une reine du grappling vers l’or UFC
Parmi les trois champions actuels, Mackenzie Dern incarne peut-être le parcours le plus emblématique. Avant même de fouler l’octogone de l’UFC, elle était déjà une légende du jiu-jitsu brésilien : multiple championne du monde (IBJJF), vainqueure de l’ADCC – souvent considéré comme le tournoi de grappling le plus prestigieux –, et figure médiatique grâce à son charisme et son histoire familiale (sa mère, Luciana Dern, est une pionnière du jiu-jitsu féminin).
Son titre UFC, remporté face à Yan Xiaonan par soumission au troisième round, fait d’elle la première femme de l’histoire à détenir simultanément les trois ceintures les plus convoitées des sports de combat : celles de l’UFC, de l’ADCC et du mondial de jiu-jitsu. Un exploit que seul le Brésilien Fabrício Werdum avait accompli chez les hommes en 2015. "Je voulais montrer que les femmes peuvent aussi dominer dans plusieurs disciplines. Le jiu-jitsu m’a appris la patience, l’ADCC m’a endurcie, et l’UFC m’a appris à frapper fort"*, déclarait-elle en conférence de presse, les larmes aux yeux.
Ce qui frappe chez Dern, c’est sa capacité à transcender les styles. Là où beaucoup de spécialistes du grappling peinent à s’adapter au striking de l’UFC, elle a su développer un jeu debout redoutable, tout en gardant son ADN de soumissionneuse. Son combat contre Xiaonan en est la preuve : après deux rounds serrés en striking, elle a conclu par une clé de bras textuelle, rappelant au monde entier d’où elle venait.
Poatan et Pantoja : la relève qui fait trembler les divisions
Si Mackenzie Dern symbolise la polyvalence, Alex "Poatan" Pereira et Alexandre Pantoja représentent deux autres facettes de l’excellence brésilienne. Pereira, ancien champion du monde de kickboxing Glory, a su transposer sa puissance dévastatrice dans l’octogone. Son KO contre Jamahal Hill pour remporter la ceinture des poids mi-lourds (UFC 300) est déjà entré dans la légende : un crochet du gauche qui a envoyé son adversaire au tapis en moins de 30 secondes.
"Poatan, c’est la preuve que le Brésil ne produit pas que des grapplers. On a aussi des strikeurs qui écrasent tout." Ces mots, prononcés par l’entraîneur Rafael Cordeiro, résument bien l’évolution du MMA brésilien. Quant à Alexandre Pantoja, son règne chez les poids mouches est tout aussi impressionnant. Spécialiste du jiu-jitsu comme Dern, il a su ajouter à son jeu une boxe précise et une endurance à toute épreuve, comme en témoigne sa victoire contre Brandon Moreno à l’UFC 290 – un combat où il a dominé les échanges debout avant de conclure au sol.
Ce qui lie ces trois champions, au-delà de leur nationalité, c’est leur parcours atypique. Pereira vient de la favela de São Bernardo do Campo, Pantoja a commencé le jiu-jitsu pour échapper à la violence de son quartier, et Dern a dû lutter contre les préjugés dans un milieu encore très masculin. Trois histoires différentes, mais une même fin : l’or UFC.
2021 vs 2024 : une dynastie qui se renouvelle
En 2021, lorsque Charles Oliveira, Glover Teixeira et Amanda Nunes dominaient l’UFC, beaucoup parlaient d’un "âge d’or" pour le MMA brésilien. Trois ans plus tard, la donne a changé, mais pas la dynamique. Oliveira et Nunes ont depuis perdu leurs ceintures (le premier face à Islam Makhachev, la seconde contre Julianna Peña puis Amanda Lemos), et Teixeira a pris sa retraite. Pourtant, loin de marquer un déclin, cette passation de pouvoir illustre la profondeur du vivier brésilien.
"Au Brésil, quand un champion tombe, deux autres se lèvent." Cette maxime, souvent reprise par les médias locaux, n’a jamais été aussi vraie. La preuve ? En plus de Dern, Pantoja et Poatan, des noms comme Gilbert Burns (n°2 des poids mi-moyens), Shavkat Rakhmonov (d’origine kazakhe mais formé au Brésil) ou Erick Silva (jeune prodige des poids mi-moyens) sont déjà sur les rangs pour perpétuer la tradition.
Une autre différence majeure entre 2021 et 2024 : la diversité des styles. En 2021, les trois champions brésiliens étaient avant tout des spécialistes du jiu-jitsu (Oliveira, Nunes) ou du striking défensif (Teixeira). Aujourd’hui, on trouve :
- Une grappleuse complète (Dern),
- Un strikeur explosif (Poatan),
- Un hybride technique (Pantoja).
Derrière les ceintures : l’écosystème brésilien du MMA
Comment expliquer une telle domination ? La réponse tient en trois mots : structure, culture, passion. Contrairement à d’autres pays où le MMA reste un sport de niche, le Brésil compte :
- Des académies de renom : Nova União (où s’entraîne Oliveira), Chute Boxe (historique pour le striking), ou encore Team Nogueira (spécialisée dans le grappling).
- Un système de compétition précoce : les jeunes Brésiliens commencent souvent par le jiu-jitsu dès 5-6 ans, avant de transitionner vers le MMA.
- Une médiatisation forte : des chaînes comme Combate (Globo) diffusent des événements locaux, et des athlètes comme Anderson Silva ou José Aldo sont des icônes nationales.
"Au Brésil, un enfant qui veut faire du MMA a accès à des entraîneurs de classe mondiale pour 50 réaux par mois. Aux États-Unis, il en coûterait 200 dollars." Ce constat, dressé par le manager Wallid Ismail, explique en partie pourquoi le pays produit autant de talents. Mais il y a aussi une dimension sociale : pour beaucoup de jeunes des favelas, le MMA est une échappatoire, un moyen de gagner sa vie sans tomber dans la criminalité.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’impact des "veteranos" – ces anciens champions qui deviennent entraîneurs. Lyoto Machida, Maurício "Shogun" Rua ou Antônio Rodrigo Nogueira forment aujourd’hui la nouvelle génération, transmettant leur savoir-faire et leur mentalité de guerriers.
Et demain ? Les défis du Brésil pour rester n°1
Malgré ce triplé historique, des ombres subsistent. La première : la concurrence internationale. Les États-Unis, avec des athlètes comme Jon Jones ou Leon Edwards, restent une menace constante. L’Australie (Volkanovski, Adesanya) et la Géorgie (Topuria) ne sont pas en reste. Sans compter l’émergence de pays comme le Kazakhstan (avec Shavkat Rakhmonov) ou la France (portée par Ciryl Gane et Benoît Saint-Denis).
Autre défi : la gestion des carrières. Plusieurs champions brésiliens ont vu leur règne écourté par des blessures (comme Paulo Costa) ou des choix discutables de combats (ex. : Jorge Masvidal acceptant un fight contre Colby Covington trop tôt après une défaite). Enfin, la question des salaires reste épineuse : malgré leur succès, peu de combattants brésiliens atteignent le niveau de rémunération d’un Conor McGregor ou d’un Israel Adesanya.
Pourtant, les raisons d’être optimiste sont nombreuses. Avec une nouvelle génération déjà prête (comme Ismael Bonfim chez les poids légers ou Eduardo Garagorri chez les poids plumes) et un soutien gouvernemental croissant (le MMA est désormais reconnu comme sport olympique au Brésil), le pays a les moyens de conserver son trône.
Et si le prochain record était quatre ceintures simultanées ?

