L’attente insupportable : quand le mérite sportif cède face au marketing
Arman Tsarukyan devrait être l’homme du moment. N°2 mondial des poids légers, vainqueur de Damir Ismagulov (alors 5ᵉ) et de Joaquin Buckley, il a frôlé le titre en janvier 2024 avant qu’une blessure au dos ne l’écarte de l’UFC 311. Depuis, le paysage des 155 lbs a basculé : Islam Makhachev a abandonné sa ceinture pour tenter l’aventure chez les welters, tandis qu’Ilia Topuria s’est couronné en dominant Charles Oliveira par KO au 2ᵉ round. Pourtant, cinq mois plus tard, Tsarukyan reste spectateur d’un jeu qui semble se jouer sans lui.
*"Je suis le prétendant logique, mais l’UFC a ses propres règles"*, confie-t-il à MMA Fighting, non sans amertume. Le problème ? Paddy Pimblett, 7ᵉ du classement, n’a jamais battu un top 5, mais son charisme explosif et sa rivalité médiatique avec Topuria – culminant après leur altercation en cage à l’UFC 317 – en font un adversaire bien plus "bankable". *"Ils préfèrent une histoire qui se vend plutôt qu’un combat qui a du sens"*, résume Tsarukyan, lucide. Avec 3,2 millions d’abonnés Instagram, Pimblett représente un jackpot marketing : son dernier combat (victoire contre Tony Ferguson) a généré 800 000 achats PPV, soit 30% de plus que le précédent affrontement de Tsarukyan.
Pourtant, les chiffres sportifs sont sans appel :
• Tsarukyan : 20 victoires (7 par KO, 4 par soumission), 3 défaites – dont une controversée contre Mateusz Gamrot.
• Pimblett : 19 victoires (7 par KO, 5 par soumission), 3 défaites – mais aucun adversaire classés dans le top 5 depuis son arrivée à l’UFC.
*"On me dit d’attendre mon tour, mais quel tour ? Celui du mérite ou celui des likes ?"*, s’interroge l’Arménien, dont le dernier combat (victoire par décision contre Joaquin Buckley) n’a pas suscité le même engouement médiatique.
Topuria-Pimblett : le combat que l’UFC ne peut pas se permettre de rater
La stratégie d’Ilia Topuria est claire : maximiser son règne en capitalisant sur les affrontements vendeurs, quitte à contourner les prétendants légitimes. *"Pimblett parle trop, il est temps de le faire taire"*, avait-il lancé en conférence de presse, alimentant une guerre psychologique qui fait le bonheur des réseaux sociaux. Selon ESPN, un Topuria vs. Pimblett pourrait générer 1,2 à 1,5 million d’achats PPV, un chiffre proche du McGregor vs. Poirier 3 (1,8M) – bien au-delà des 600 000 estimés pour un éventuel Topuria vs. Tsarukyan.
L’argument économique l’emporte :
• Pimblett : 3,2M abonnés Instagram, 1,5M sur TikTok, personnage "bad boy" adoré/hait sur les réseaux.
• Tsarukyan : 1,1M abonnés Instagram, style technique moins "télévisuel", malgré une domination graphique (68% de strikes précis en carrière).
*"L’UFC est une entreprise, pas une fédération sportive"*, rappelle Daniel Cormier, commentateur pour ESPN. *"Ils vendent des émotions, pas des palmarès. Et Pimblett, c’est de l’or en barres pour eux."*
Pourtant, Tsarukyan n’est pas dupe : *"Si Topuria gagne contre Pimblett, il aura défendu son titre une fois… contre un gars qui n’a jamais battu un top 5. Après, il pourra dire qu’il est invaincu et demander un méga-combat. C’est malin, mais c’est du cinéma."* Une critique qui vise aussi Dana White, accusé de favoriser les "money fights" au détriment de la crédibilité sportive. *"Regardez ce qu’ils ont fait avec Conor McGregor : ils lui ont donné un titre contre Eddie Alvarez après seulement deux combats en poids légers !"*
"Il a un plan B (et même C) : Topuria joue aux échecs, pas au MMA"
Tsarukyan révèle une hypothèse qui fait frémir les fans : et si Topuria visait un troisième titre ? *"S’il bat Pimblett, il peut monter en welters pour affronter Makhachev. S’il gagne, il devient le premier triple champion de l’UFC. S’il perd, il redescend en légers en disant qu’il a tenté l’impossible. Dans les deux cas, il gagne."* Une manœuvre qui rappelle la stratégie de Amir Khan en boxe, quand il était monté de deux catégories pour affronter Canelo Alvarez – avec un chèque à 8 chiffres à la clé, malgré la défaite.
Scénarios possibles selon Tsarukyan :
1️⃣ Topuria bat Pimblett → Combat "legacy" contre Makhachev en welters (PPV estimé : 2M+).
2️⃣ Topuria perd contre Pimblett → Retour immédiat contre Tsarukyan ou Justin Gaethje (mais avec un prestige diminué).
3️⃣ Topuria évite les deux et attend un Makhachev vs. Leon Edwards pour choisir son camp.
*"Il a tous les atouts : il est jeune, champion, et il parle anglais. L’UFC va lui donner ce qu’il veut"*, prédit Tsarukyan, qui lui, doit se contenter d’un combat de grappling ce vendredi.
Moscou, vendredi : Tsarukyan vs. Henderson, le duel technique qui pourrait tout changer
Alors que Topuria et Pimblett monopolisent l’attention, Arman Tsarukyan se concentre sur un défi inattendu : un combat de grappling no-gi contre la légende Benson Henderson (ancien champion UFC et WEC), dans le cadre de l’ACB JJ 2024 à Moscou. *"Beaucoup pensent que je suis seulement un striker, mais je veux montrer que je peux dominer partout"*, explique-t-il.
Pourquoi ce combat est crucial :
• Test anti-lutte : Henderson, expert en judo et jiu-jitsu, représente un défi stylistique parfait pour travailler ses faiblesses au sol.
• Préparation mentale : *"Affronter un champion comme Benson, même en grappling, me prépare à la pression des grands soirs."*
• Message à l’UFC : *"Si je domine Henderson au sol, qui est bien plus expérimenté que Pimblett en grappling, l’UFC ne pourra plus dire que je ne mérite pas un combat de titre."*
Ironie du sort : tandis que Topuria et Pimblett s’échangent des piques sur Twitter, Tsarukyan, lui, travaille dans l’ombre. *"Je ne suis pas là pour faire le show. Je suis là pour devenir champion. Si l’UFC ne me donne pas ma chance, je la prendrai ailleurs."* Une menace à peine voilée, alors que des rumeurs le lient à la PFL, où les contrats sont plus flexibles et les combats de titre plus accessibles.
Le dilemme de l’UFC : sport ou spectacle ?
Le cas Tsarukyan soulève une question récurrente : jusqu’où l’UFC peut-il sacrifier la logique sportive sur l’autel du divertissement ? *"On est en 2024, et on en est encore à discuter de qui 'mérite' un combat de titre. Pourtant, regardez la boxe : Canelo affronte qui il veut, quand il veut. Le MMA devient comme ça"*, déplore Chael Sonnen, ancien prétendant au titre.
Comparaison avec d’autres sports :
• Tennis : Un N°2 mondial (comme Carlos Alcaraz) ne serait jamais privé d’un match de finale au profit d’un joueur moins bien classé mais plus médiatique.
• NBA : Les playoffs suivent un classement strict – impossible d’imaginer un 7ᵉ affronter le champion en finale.
• UFC : *"Ici, si tu vends, tu combats. Point"*, résume un agent anonyme.
Tsarukyan, lui, reste pragmatique : *"Je ne peux pas changer les règles. Mais je peux être prêt quand mon tour viendra. Ou quand ils n’auront plus le choix."* En attendant, il observe, analyse… et prépare son retour. *"Topuria a son plan. Moi, j’ai le mien. Et le mien finit avec une ceinture autour de ma taille."*

