Un KO qui sent le soufre : le combat Dulgarian vs. del Valle sous la loupe
Le 29 juillet 2023, le UFC Apex de Las Vegas a été le théâtre d’un affrontement qui, rétrospectivement, ressemble étrangement à un scénario écrit à l’avance. Isaac Dulgarian, alors invaincu depuis 3 combats et donné large favori (-250 chez les bookmakers), s’est incliné en 2 minutes et 47 secondes face à Yadier del Valle, un outsider coté à +200. Une soumission éclair par rear-naked choke qui, seule, n’aurait pas suffi à éveiller les soupçons... si ce n’est un détail crucial : dans les 24 heures précédant le combat, les paris en faveur de del Valle ont été multipliés par dix, selon les données de BetMGM et DraftKings.
Pour les observateurs avertis, ce pic soudain est un red flag classique des combats arrangés. "Quand vous voyez une telle variation sans raison sportive évidente – pas de blessure annoncée, pas de changement de style – c’est louche"*, explique Jeff Sherwood, ancien bookmaker devenu consultant pour ESPN. Dulgarian lui-même, interrogé en conférence de presse, a eu une réaction ambiguë : "C’est le jeu, parfois ça ne passe pas..."*, avant de quitter précipitamment la salle, évitant les questions des journalistes.
Le lendemain, les réseaux sociaux s’embrasent. Des parieurs professionnels pointent du doigt des schémas de paris similaires à ceux observés lors de scandales avérés, comme le match de tennis Nikolay Davydenko vs. Martin Arguello en 2007, où des millions de dollars avaient été parié sur une défaite surprise du Russe. Dans le MMA, l’affaire James Toney vs. Randy Couture (2010) avait déjà montré comment des insiders pouvaient influencer les cotes. Mais cette fois, c’est l’UFC elle-même qui est dans la ligne de mire.
"On m’a offert 70 000 $ pour perdre" : les témoignages qui glacent le sang
Le scandale prend une autre dimension quand Vince Morales, vétéran de l’UFC, brise l’omerta lors d’un podcast avec MMA Junkie : "Trois mois avant mon combat contre [Louis] Smolka, un type que je connaissais vaguement m’a approché dans un bar à Albuquerque. Il m’a dit : ‘T’as qu’à faire semblant de te blesser au 2e round, et tu repars avec 70 000 $ cash.’ J’ai failli lui casser la gueule."* Morales précise que l’homme était lié à des syndicats de paris asiatiques, connus pour leur agressivité dans les sports de combat.
Son témoignage fait écho à celui de Vanessa Demopoulos, qui a révélé sur Twitter avoir reçu une offre similaire en 2022 : "Ils m’ont proposé de ‘contrôler’ le combat contre [JJ] Aldrich. Pas de KO, juste une décision unanime en 3 rounds. Comme si c’était normal ! Ces gens ne comprennent pas qu’on risque nos vies pour ce sport."* Demopoulos, connue pour son engagement contre les dérives du MMA, a porté plainte auprès de la Nevada State Athletic Commission (NSAC), sans suite concrète à ce jour.
Plus troublant encore : plusieurs combattants sous couvert d’anonymat ont confié à Bloody Elbow que ces pratiques seraient "plus répandues qu’on ne le pense", notamment dans les prelims (combats préliminaires) où les salaires sont bas et la tentation forte. Un manager, contacté hors caméra, admet : "Certains gars acceptent parce qu’ils ont des familles à nourrir. 50 000 $, c’est deux fois ce qu’ils gagnent en un an."*
L’UFC dans le déni ? Les mesures annoncées jugées insuffisantes
Face à la polémique, l’UFC a réagi par un communiqué lapidaire : "Nous prenons ces allégations très au sérieux et collaborons avec des experts en intégrité sportive pour renforcer nos protocoles."* Une réponse qui n’a pas convaincu Marc Raimondi, journaliste pour MMA Fighting : "L’UFC a un historique de minimisation des scandales. Souvenez-vous de l’affaire [Jon] Jones et ses tests dopage ‘contaminés’ – ils ont mis des années à agir."*
En coulisses, des sources proches de Dana White révèlent que la direction aurait licencié deux employés liés à la sécurité des paris, sans communication officielle. Pourtant, aucun audit indépendant n’a été lancé, contrairement à ce qu’exigent des figures comme Georges St-Pierre, qui a appelé à "une commission externe avec des pouvoirs d’enquête réels"* lors d’une interview avec RDS.
Le problème ? Le MMA reste un far west réglementaire. Contrairement à la NFL ou à la NBA, l’UFC n’a pas de salary cap, et les combattants sont des indépendants, ce qui les rend vulnérables. "Sans filet social, certains sont prêts à tout"*, résume John Nash, avocat spécialisé dans le sport. La NSAC a ouvert une "enquête préliminaire", mais ses détracteurs lui reprochent son manque de moyens – son budget annuel (3,2 M$) est inférieur à celui de la police de Las Vegas...
Del Valle, Dulgarian... et les autres : qui sont les vrais coupables ?
Si Yadier del Valle et Isaac Dulgarian sont au cœur du scandale, aucun des deux n’a été formellement accusé. Del Valle, interrogé par ARISE MMA, a nié toute implication : "Je me suis juste bien préparé. Les gens cherchent des excuses parce que j’ai gagné."* Une déclaration qui contraste avec son comportement post-combat : selon des témoins, il aurait évité tout contact avec Dulgarian, alors que les deux hommes s’étaient serré la main chaleureusement à la pesée.
Dulgarian, lui, a supprimé tous ses posts Instagram datant d’avant le combat, et son entraîneur, Mark Henry, a refusé de commenter. Pourtant, des captures d’écran circulent, montrant des messages cryptés échangés entre Dulgarian et un compte lié à des bookmakers macanais. "C’est du ‘he said, she said’ – sans preuve, on ne peut rien faire"*, tempère Andy Foster, ancien directeur de la NSAC.
Le vrai scandale, cependant, pourrait venir d’ailleurs. Des rumeurs persistantes évoquent l’implication d’intermédiaires proches de l’UFC, qui auraient "facilité" certains arrangements en échange de contrats avantageux. Un ancien employé, sous anonymat, raconte : "Il y a des gens à l’UFC qui savent exactement qui triche, mais ils ferment les yeux parce que ça fait monter l’audience. Un combat truqué avec un bon storytelling, c’est du contenu qui rapporte."* Une accusation grave, qui rappelle les dérives de la WWE dans les années 1990.
Et maintenant ? Comment sauver l’intégrité du MMA ?
Face à la crise, des solutions émergent. La Mixed Martial Arts Fighters Association (MMAFA), un syndicat de combattants, propose :
- Un audit indépendant sur les 50 derniers combats suspects, avec accès aux données des bookmakers.
- La création d’un fonds de solidarité pour les combattants en difficulté financière, afin de réduire les tentations.
- L’obligation pour l’UFC de publier les salaires réels (aujourd’hui, seuls les "show money" sont connus, pas les bonus cachés).
Du côté des fans, la défiance grandit. Les paris sur l’UFC ont chuté de 12% en août (source : Action Network), et des sponsors comme Toyota et Modelo auraient gelé leurs investissements en attendant des clarifications. "Si l’UFC ne réagit pas vite, le MMA va devenir comme le catch : un spectacle où plus personne ne croit aux résultats"*, avertit Chael Sonnen, légende du sport devenue analyste.
Ironie de l’histoire : alors que l’UFC se présente comme le "sport le plus strict du monde" en matière de dopage, c’est peut-être sur le terrain de l’éthique pure qu’elle va devoir livrer son combat le plus difficile. Comme le résume Joe Rogan dans son podcast : "Le dopage, on peut le détecter. La corruption, c’est bien plus insidieux... et bien plus dur à éradiquer."*
Les prochains mois seront cruciaux. Soit l’UFC prend le taureau par les cornes avec des réformes radicales, soit elle risque de voir sa crédibilité s’effriter, combat après combat, jusqu’à ce que les fans, eux aussi, ne croient plus en ce qu’ils voient. Dans l’Octogone comme ailleurs, la confiance se gagne à la sueur... et se perd en un clin d’œil.

