"Sans Adesanya, Pereira n'existerait pas" : la théorie choc de Tyrone Spong
Imaginez un instant le MMA sans Israel Adesanya. Pas de "Last Stylebender", pas de danse victorieuse après les KO, pas de règne en poids moyens qui a tenu l'UFC en haleine pendant près de 1 500 jours. Mais surtout, selon Tyrone Spong, pas d'Alex Pereira. "Je suis convaincu qu’Adesanya a ouvert la voie à Pereira, confie le Néerlandais. Sans voir Izzy dominer avec son style de kickboxing, Alex n’aurait peut-être jamais cru qu’un parcours similaire était possible pour lui."
Cette déclaration, lâchée lors d’un entretien exclusif avec MMA Junkie, résume à elle seule la dynamique unique qui lie ces deux monstres des arts martiaux. Spong, qui a croisé les deux hommes à différentes étapes de leur carrière, parle d’une "filiation technique et mentale". "Ils viennent du même monde [le kickboxing], mais Adesanya a eu le cran de sauter le premier. Pereira a observé, appris, puis amélioré la formule."
Pour comprendre cette relation, il faut remonter à 2016. Adesanya, alors jeune prospect en MMA (2-0), s’entraîne avec Spong en Thaïlande. "Il avait déjà ce flow incroyable, se souvient ce dernier. Mais ce qui m’a marqué, c’est sa capacité à absorber les critiques. Après chaque session, il me bombardait de questions. Pereira, lui, était encore en train de dominer en GLORY à l’époque… mais il regardait."
Le déclic ? Le combat Adesanya vs Kelvin Gastelum (UFC 236, 2019), où Izzy remporte le titre intérimaire avec une performance clinique en strike. "C’est là que Pereira a réalisé : 'Si lui peut le faire, pourquoi pas moi ?'", analyse Spong. Deux ans plus tard, Alex signait à l’UFC… et le reste appartient à l’histoire.
Adesanya vs Pereira : le match qui a redéfini les poids moyens (et divisé les experts)
Leur trilogie en UFC (2022-2023) a généré plus de 3 millions de PPV, un record pour la catégorie. Mais au-delà des chiffres, ces combats ont révélé une évolution tactique fascinante, que Spong décrypte :
UFC 281 (novembre 2022) : Pereira remporte le titre avec un KO au 5ème round – un coup de pied au visage suivi de coups de poing au sol. "Technique parfaite, commente Spong, mais Adesanya a commis une erreur rare : il a sous-estimé la boxe d’Alex. Izzy pensait dominer en distance, mais Pereira a adapté son jeu."
UFC 287 (avril 2023) : Revanche immédiate, et cette fois, c’est Adesanya qui l’emporte par KO au 2ème round. "Izzy a corrigé ses failles, note Spong. Il a utilisé des fintes pour contrer le timing de Pereira et a frappé en combinaison, pas en solo. C’est ça, la marque d’un grand champion : s’adapter entre deux combats."
Leur troisième affrontement (UFC 293, septembre 2023) a scellé la suprématie d’Adesanya, avec une victoire par KO technique. "Pereira est un tueur-né, mais Adesanya est un stratège, résume Spong. Izzy a prouvé qu’il pouvait gagner même quand son adversaire le connaît par cœur. Ça, c’est du haut niveau."
Pourtant, les débats font rage. L’ancien champion des poids moyens Michael Bisping estime que "Pereira a détruit Adesanya en kickboxing [avant le MMA], donc il est naturellement supérieur". Spong balaye l’argument : "Le kickboxing et le MMA, c’est comme comparer le chess et les échecs en 3D. Adesanya a maîtrisé les deux dimensions. Pereira est encore en apprentissage."
Pourquoi Adesanya reste "inégalé" selon Spong (et les statistiques lui donnent raison)
Quand on demande à Spong de justifier son choix, il sort les preuves :
1. La longévité au sommet : Adesanya a défendu son titre 5 fois (record UFC en poids moyens), avec des victoires contre des légendes comme Robert Whittaker (2x), Marvin Vettori, ou Jared Cannonier. "Pereira n’a eu que deux défenses de titre, et il a déjà perdu contre Izzy deux fois en MMA", souligne Spong.
2. L’impact culturel : "Adesanya a changé la façon dont on perçoit les strikeurs en MMA, affirme Spong. Avant lui, on pensait qu’ils étaient trop rigides pour le grappling. Izzy a prouvé le contraire avec son jitsu-jitsu défensif."
3. La polyvalence : Contrairement à Pereira, qui mise sur sa puissance, Adesanya a un arsenal complet : coups de pied circulaires, uppercuts, clinch, et même des takedowns (cf. son combat contre Yoel Romero). "Izzy peut gagner de cinq façons différentes, explique Spong. Pereira en a deux : KO ou décision."
4. Le palmarès en kickboxing : Adesanya a compilé un record de 75-5 (avec 33 KO) avant de passer au MMA. "Beaucoup oublient qu’il a battu des monstres comme Filip Verlinden ou Charles "Kid Diamond" Francois, rappelle Spong. Pereira a dominé en GLORY, mais Adesanya a réinventé le style."
Pourtant, Spong admet un point faible chez Adesanya : sa gestion des combats au sol. "Contre Sean Strickland [UFC 293], il a été surpris par le grappling. Mais même là, il a su revenir avec des coups de pied. C’est ça, un champion : trouver des solutions même dans l’adversité."
La transition des strikeurs en MMA : "Aujourd’hui, c’est plus facile qu’à mon époque"
Spong, qui a lui-même flirté avec l’UFC en 2013 (avant de choisir la boxe), compare les époques : "Quand j’ai commencé à regarder le MMA, les strikeurs étaient bouffés vivants par les grapplers. Aujourd’hui, les règles ont changé :
- Les juges récompensent davantage les strikes : "Avant, un takedown valait plus qu’un KO debout, se souvient Spong. Maintenant, un bon coup de pied peut faire gagner un round."
- Les camps s’adaptent : "Les strikeurs comme Adesanya ou Pereira ont des coaches de lutte à temps plein. À mon époque, on te disait juste : 'Évite de tomber'. "
- La préparation physique : "Le MMA moderne exige une explosivité que le kickboxing seul ne donne pas, explique Spong. Adesanya a travaillé son cardio comme un fou pour tenir 5 rounds. Pereira a fait pareil, mais Izzy l’a fait en premier."
Un exemple frappant ? Le parcours de Gloria Peritore, championne de kickboxing qui a rejoint l’UFC en 2023. "Elle a signé un contrat après seulement 3 combats en MMA, souligne Spong. Il y a 10 ans, ça aurait été impensable. Adesanya a ouvert cette porte."
Mais attention, prévient Spong : "Ça reste très difficile. Pour chaque Adesanya ou Pereira, il y a 10 strikeurs qui échouent. Le MMA, c’est comme ajouter une troisième dimension à un jeu en 2D."
Le futur des poids moyens : qui peut succéder à Adesanya et Pereira ?
Avec Adesanya (34 ans) et Pereira (36 ans) en fin de carrière, Spong identifie trois noms à suivre :
1. Khamzat Chimaev : "Son style agressif rappelle Pereira, mais il a un grappling monstrueux. S’il monte en poids moyens, ça va être explosif."
2. Sean Strickland : "Il a battu Adesanya, mais son style peu technique le limite. Il lui manque la précision d’Izzy."
3. Ikram Aliskerov : "Un diamant brut ! Il a le strike d’Adesanya et le grappling de Khabib. Si l’UFC le pousse, il peut tout casser."
Spong conclut avec une prédiction audacieuse : "Dans 5 ans, on parlera d’un nouveau strikeur qui aura combiné le meilleur d’Adesanya et de Pereira. Et ce gars-là, il viendra probablement… de France !" Une référence à la scène française du MMA, en pleine explosion avec des talents comme Ciryl Gane ou William Gomès.
Si l’histoire du MMA devait retenir une seule leçon de l’ère Adesanya-Pereira, ce serait celle-ci : les strikeurs ne sont plus des outsiders, mais des architectes du jeu moderne. Tyrone Spong, en plaçant Adesanya au-dessus de Pereira, ne fait pas que comparer deux athlètes – il souligne une révolution culturelle. Celle d’un sport où la précision d’un coup de pied peut valoir un titre, où la danse d’Izzy après un KO devient un symbole, et où chaque combat écrit un nouveau chapitre.
Reste une question, posée en creux par Spong : et si le vrai héritage d’Adesanya n’était pas ses titres, mais la génération qu’il a inspirée ? Pereira en est la preuve vivante. Les Khamzat Chimaev ou Ikram Aliskerov de demain en seront les héritiers. Quant à Spong, il observe, analyse… et prépare peut-être, dans l’ombre, le prochain stylebender.

