UFC 321 : Un combat entre deux réalités
Le 1er juin 2024, lors de l’UFC 321, Tom Aspinall montera dans la cage pour défendre son titre de champion poids lourds pour la première fois. Face à lui, Ciryl Gane, un technicien français dont le parcours rappelle étrangement le sien : une ascension fulgurante, puis des échecs cuisants contre les deux derniers "boss" de la division, Francis Ngannou (2022) et Jon Jones (2023). Deux défaites en moins de deux rounds qui ont révélé les limites de Gane contre l’élite absolue. Pourtant, c’est bien lui, le "prétendant" numéro 1, qui obtient sa chance.
Le problème ? Aspinall a déjà battu Gane. Pas officiellement, mais symboliquement : en 2021, il avait dominé Alexander Volkov (que Gane a battu en 2023), puis écrasé Curtis Blaydes (le seul à avoir vaincu Jailton Almeida, l’autre prétendant montant). Ajoutez à cela son KO contre Sergei Pavlovich – un adversaire que Gane n’a jamais osé affronter – et le constat est implacable : "Aspinall a déjà fait le tour de la division avant même d’en être le champion", comme le souligne l’analyste Daniel Cormier.
Pourtant, les bookmakers donnent Aspinall largement favori (cote à -250 contre +200 pour Gane). Une confiance qui en dit long sur l’état de la division. Comme le résume l’ancien combattant Matt Brown : "Quand le champion est aussi dominant que le numéro 10, on a un problème." Le vrai drame ? Même une victoire éclatante d’Aspinall ne fera pas taire les critiques : comment célébrer un règne quand les seuls adversaires capables de le menacer ont quitté la scène ?
Le syndrome Klitschko : dominer sans convaincre
L’histoire se répète. Dans les années 2000, Vitali Klitschko régnait sur les poids lourds en boxe avec une main de fer… et un ennui profond. Ses victoires étaient si prévisibles que le public se détournait, malgré son palmarès impressionnant. Aspinall risque le même sort : un champion trop fort pour une division trop faible.
Les chiffres sont éloquents :
- 5 victoires en 6 combats à l’UFC pour Aspinall, avec 4 fins précoces (3 KO, 1 soumission).
- 100% de taux de finition contre des adversaires classés (Volkov, Blaydes, Pavlovich).
- Aucun round perdu depuis 2020 (hors blessure contre Curtis Blaydes en 2022).
Pourtant, comme Klitschko, Aspinall paie le prix d’une ère sans superfights. Les fans rêvaient de le voir affronter Jon Jones (passé chez les lourds en 2023 avant de prendre sa retraite) ou Francis Ngannou (parti à la PFL). Deux combats qui auraient pu le sacrer roi incontesté… ou révéler ses limites. Aujourd’hui, il ne reste que des ombres : Gane, un technicien fragile mentalement, et Jailton Almeida, un prospect prometteur mais encore vert.
L’ironie ? Aspinall lui-même semble conscient du problème. Lors d’une interview pour ESPN, il a lâché : "Je veux des défis, pas des combats faciles. Mais si personne ne se lève, je ferai avec ce qu’il y a." Une résignation qui en dit long sur l’état du MMA lourd.
Derrière les projecteurs : l’enfer des coulisses
Ce que les statistiques ne montrent pas, c’est le calvaire logistique qu’Aspinall a dû endurer pour en arriver là. En 2022, une blessure au genou contre Blaydes l’a privé d’un titre qu’il tenait presque. Puis, en 2023, alors qu’il était enfin en forme, l’UFC a reporté son combat contre Pavlovich trois fois – d’abord à cause d’une maladie de son adversaire, puis pour des problèmes de visa. "J’ai passé plus de temps à attendre qu’à combattre", confiait-il à MMA Fighting.
Pire : son sacre contre Pavlovich en novembre 2023 (KO en 1 round) a été éclipsé par… le retour de Conor McGregor le même soir. Un symbole. Même quand Aspinall brille, le MMA lourd semble déterminé à l’ignorer.
Ajoutez à cela les rumeurs de tensions avec l’UFC. Aspinall aurait demandé un combat contre Stipe Miocic (ancien champion, en semi-retraite), mais Dana White a refusé, arguant que "Stipe ne veut pas combattre avant 2025." Résultat : Aspinall se retrouve coincé entre un promoteur qui ne lui offre pas de défis et une division qui n’en a plus à lui proposer.
Gane, Almeida, Volkov… et après ?
Analysons les options qui restent à Aspinall après l’UFC 321 :
- Ciryl Gane : S’il gagne, Aspinall aura battu Gane indirectement (via Volkov et Blaydes) et directement. Un clean sweep qui enterre définitivement le Français comme prétendant crédible.
- Jailton Almeida : Le Brésilien (19-2) est invaincu à l’UFC, mais son palmarès manque de noms prestigieux. Son combat contre Volkov à l’UFC 321 sera un test… mais même en cas de victoire, Almeida reste un outsider.
- Alexander Volkov : Déjà battu par Aspinall en 2021. Un rematch serait un aveu d’échec pour la division.
- Sergei Pavlovich : Le Russe a demandé une revanche, mais son KO face à Aspinall était si violent que peu y croient.
- Stipe Miocic : Le seul nom qui fait sens… mais l’Américain, 41 ans, semble plus intéressé par un combat d’adieu contre Ngannou que par un titre.
Et puis, il y a les what ifs :
- Un retour surprise de Jon Jones ? Peu probable, le "Bones" a quitté le MMA pour le catch (WWE).
- Un superfight contre Israel Adesanya (poids moyen) ? Dana White a déjà rejeté l’idée, jugeant le gabarit trop différent.
- Un départ à la PFL pour affronter Ngannou ? Aspinall a encore un contrat avec l’UFC… et la PFL n’a pas les moyens de le caser.
Reste une option radicale : monter en poids super-lourds. Une division fantôme que l’UFC a évoquée pour des combats comme Jones vs. Ngannou, mais jamais concrétisée. "Si l’UFC veut garder Aspinall, ils devront inventer quelque chose", estime le journaliste Ariel Helwani.
Le piège de la domination : quand gagner devient un problème
Voilà le vrai dilemme d’Aspinall : plus il gagne, plus son règne semble vide. Comme l’explique l’historien du MMA Jonathan Snowden : "Les légendes naissent des défis, pas des victoires faciles. Rocky Marciano est célèbre pour son invincibilité, mais aussi pour avoir affronté des monstres comme Joe Louis. Aspinall, lui, n’a pas cette chance."
Prenez son dernier combat contre Pavlovich : un KO en 1 round, certes impressionnant, mais contre un adversaire qui avait déjà été dominé par Curtis Blaydes. Même sonne cloche pour sa victoire contre Blaydes en janvier 2024 – un combat où il a montré une maîtrise totale, mais sans ce drama qui marque les esprits.
Le pire ? Aspinall le sait. Lors d’un podcast avec Joe Rogan, il a avoué : "Je veux que les gens se souviennent de moi comme d’un grand champion. Mais pour ça, il me faut un combat qui transcende le sport. Comme Rousey vs. Holm, ou McGregor vs. Aldo." Problème : dans les lourds, plus personne ne semble capable de jouer ce rôle.
Alors, que reste-t-il ? Peut-être une stratégie à la GSP : dominer jusqu’à ce que l’UFC soit forcé de créer des opportunités. Ou alors, comme Demetrious Johnson, partir quand il n’y a plus rien à prouver. Une chose est sûre : si Aspinall continue sur cette lancée, il pourrait bien entrer dans l’histoire… comme le champion qui a tué sa propre division.

