La fin d'une ère : Xiong Jingnan, dernière reine d'une division sacrifiée
Le 10 avril 2025 restera comme une date noire pour le MMA féminin en Asie. ONE Championship a officialisé la fermeture de sa division strawweight (56,7 kg), emportant avec elle le règne de Xiong Jingnan, championne depuis 2018 et auteure de sept défenses de titre consécutives. La Chinoise de 38 ans, figure emblématique de la promotion, se retrouve désormais libre de tout contrat, tout comme sa division, rayée des tablettes sans préavis. Une décision brutale, mais qui s'inscrit dans une logique de recentrage stratégique entamée depuis plusieurs années.
Xiong Jingnan avait pourtant marqué l'histoire de ONE en devenant la première championne de la catégorie en janvier 2018, face à Tiffany Teo. Son parcours, jalonné de victoires contre des adversaires de premier plan comme Angela Lee (à deux reprises) ou Tiffany Teo, avait fait d'elle l'une des combattantes les plus respectées de la promotion. Son seul échec ? Une soumission face à Lee en 2019, lors d'un combat en atomweight (52,2 kg), une catégorie où elle avait accepté de descendre pour un défi de taille. Ironie du sort, c'est précisément vers cette division que la plupart des strawweights de ONE avaient migré ces dernières années, affaiblissant mécaniquement la catégorie supérieure.
En 2025, Xiong avait tenté un retour en strawweight face à Meng Bo, mais son échec à respecter le poids limite avait scellé son sort. Un dernier combat sans enjeu, remporté aux points, mais qui n'aura pas suffi à sauver sa division. "C'est une page qui se tourne", confiait un cadre de ONE sous couvert d'anonymat. "Le MMA féminin a toujours été un pari risqué pour nous. Aujourd'hui, nous préférons investir dans des disciplines où nous avons une véritable domination régionale."
ONE Championship : quand le MMA devient un parent pauvre
La décision de supprimer la division strawweight n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Depuis 2020, ONE Championship a progressivement réduit la voilure sur le MMA traditionnel, au profit de disciplines plus populaires en Asie du Sud-Est : le Muay Thai, le kickboxing et, plus récemment, le grappling. Un virage à 180 degrés pour une promotion qui, à ses débuts, se présentait comme le "futur du MMA mondial".
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en 2024, seulement 30 % des événements ONE mettaient en avant des combats de MMA, contre près de 70 % en 2018. Le Muay Thai, discipline reine en Thaïlande, représente désormais 45 % des cartes, tandis que le kickboxing et le grappling grignotent respectivement 15 % et 10 % du temps d'antenne. "Le MMA est un sport global, mais en Asie, il reste marginal face à des disciplines ancrées dans la culture locale", analyse Jean-Marc Delorme, expert en sports de combat pour L'Équipe. "ONE a compris qu'il fallait s'adapter ou disparaître."
Cette stratégie a déjà porté ses fruits sur le plan financier. En 2023, ONE a enregistré un chiffre d'affaires record de 180 millions de dollars, porté par des partenariats avec des chaînes thaïlandaises et des sponsors locaux. Le MMA, lui, peine à trouver son public : les audiences des combats féminins en strawweight n'ont jamais dépassé les 200 000 téléspectateurs en Asie, contre plus d'un million pour les grands matchs de Muay Thai. "C'est une question de rentabilité", résume un analyste du secteur. "Pourquoi continuer à investir dans une division qui ne rapporte rien ?"
La libération d'Adriano Moraes, ancien champion des poids mouches, confirme cette tendance. Le Brésilien, l'un des rares visages du MMA à avoir percé en Asie, a obtenu sa libération en mars 2025 et affrontera Muhammad Mokaev le 16 mai lors d'un gala organisé par Ronda Rousey. Un signe que les stars du MMA n'ont plus leur place chez ONE, où les projecteurs sont désormais braqués sur des athlètes comme Rodtang Jitmuangnon, star incontestée du Muay Thai.
Le MMA féminin en Asie : un avenir incertain
La fermeture de la division strawweight chez ONE pose une question cruciale : quel avenir pour le MMA féminin en Asie ? Si l'UFC et Bellator continuent de miser sur ces catégories (la division strawweight de l'UFC, avec des combattantes comme Zhang Weili ou Carla Esparza, reste l'une des plus compétitives au monde), ONE semble avoir tiré un trait définitif sur le sujet. "C'est un coup dur pour les combattantes asiatiques", estime Sarah Kaufman, ancienne championne Strikeforce. "ONE était l'une des rares promotions à offrir une visibilité régionale. Maintenant, elles vont devoir se tourner vers l'Occident ou changer de discipline."
Pourtant, le MMA féminin a connu des succès indéniables en Asie. Angela Lee, première championne atomweight de ONE, est devenue une icône, avec plus de 2 millions d'abonnés sur Instagram et des contrats publicitaires avec des marques comme Nike. Son combat contre Xiong Jingnan en 2022, qui avait attiré 800 000 téléspectateurs, prouvait que le public pouvait se passionner pour ces affrontements. Mais ces exceptions ne suffisent plus à justifier le maintien d'une division entière.
Les combattantes concernées par cette décision ont désormais plusieurs options. Certaines, comme Denice Zamboanga ou Tiffany Teo, pourraient tenter leur chance en atomweight, où la concurrence est féroce mais où les opportunités existent encore. D'autres, comme Xiong Jingnan, pourraient choisir de prendre leur retraite ou de se tourner vers des promotions occidentales. Une troisième voie émerge : le passage au grappling ou au kickboxing, des disciplines où ONE recrute activement. "Je ne ferme pas la porte à une reconversion", confie Xiong dans une interview accordée à South China Morning Post. "Mais je suis une combattante de MMA avant tout. Si je ne trouve pas de nouvelle promotion, ce sera la fin de ma carrière."
Cette situation reflète un paradoxe plus large : le MMA féminin est en plein essor en Occident, mais peine à s'imposer en Asie. En 2024, l'UFC a organisé son premier événement entièrement féminin à Abu Dhabi, avec un succès retentissant. En Asie, en revanche, les combattantes doivent souvent se contenter de seconds rôles, derrière les stars du Muay Thai ou du kickboxing. "Le problème, c'est que le MMA est perçu comme un sport occidental", explique Yoko Higashi, promotrice japonaise. "En Asie, les sports de combat traditionnels ont une aura que le MMA ne peut pas égaler. Les sponsors, les médias, le public... tout le monde préfère le Muay Thai."
Les coulisses d'une décision : pourquoi ONE a choisi de tout arrêter
Derrière la fermeture de la division strawweight se cache une réalité économique implacable. En 2024, les combats de MMA féminin chez ONE ont généré seulement 5 % des revenus totaux de la promotion, contre 40 % pour le Muay Thai et 25 % pour le kickboxing. "C'est simple : nous perdions de l'argent sur chaque événement incluant du MMA féminin", révèle une source interne. "Les droits TV, les sponsors, les billets... tout était en baisse. Il fallait agir."
Cette décision a également été motivée par des considérations logistiques. Les règles strictes de ONE en matière de coupe de poids (les combattants ne peuvent pas perdre plus de 10 % de leur masse corporelle avant un combat) ont rendu la gestion des divisions féminines particulièrement complexe. En strawweight, où les combattantes doivent peser 56,7 kg, de nombreuses athlètes peinaient à respecter ces limites, entraînant des reports de combats et des frustrations. "C'était un casse-tête permanent", confie un entraîneur de l'équipe Evolve MMA, basée à Singapour. "Les filles devaient souvent descendre en atomweight pour avoir une chance de combattre, ce qui affaiblissait la division strawweight."
Enfin, il y a la question de l'image. ONE Championship a toujours mis en avant son côté "familial" et "respectueux", en opposition à l'UFC, souvent critiqué pour son côté brutal. Le MMA féminin, perçu comme plus technique mais moins spectaculaire que le Muay Thai, ne correspondait plus à cette stratégie de communication. "Nous voulons des sports qui parlent au grand public", explique Chatri Sityodtong, PDG de ONE. "Le Muay Thai, c'est l'âme de l'Asie. Le MMA, c'est un sport global, mais qui ne résonne pas autant ici."
Cette vision est cependant contestée par certains observateurs. "C'est une erreur de penser que le MMA féminin ne peut pas marcher en Asie", estime Ben Fowlkes, journaliste pour MMA Fighting. "Regardez le succès d'Angela Lee ou de Xiong Jingnan. Elles ont prouvé qu'il y avait un public. ONE a simplement choisi de ne pas investir dans ce créneau."
Et maintenant ? Les scénarios possibles pour Xiong Jingnan et les autres
À 38 ans, Xiong Jingnan se retrouve à la croisée des chemins. Libre de tout contrat, elle pourrait tenter sa chance dans une autre promotion, comme l'UFC ou Bellator, où sa réputation de championne à sept défenses de titre pourrait lui ouvrir des portes. "Elle a encore le niveau pour rivaliser avec les meilleures", estime Daniel Cormier, ancien champion UFC. "Mais à son âge, les opportunités seront limitées."
Une autre option serait de suivre les traces d'Adriano Moraes et de rejoindre un événement hybride, comme le gala Ronda Rousey vs. Gina Carano prévu en mai. Un combat exhibition contre une légende du MMA féminin, comme Joanna Jedrzejczyk ou Rose Namajunas, pourrait relancer sa carrière et lui offrir une sortie en beauté. "Je ne veux pas finir sur une défaite ou un combat sans enjeu", confie Xiong. "Si je dois prendre ma retraite, ce sera avec un dernier combat mémorable."
Pour les autres combattantes de la division strawweight, les perspectives sont tout aussi incertaines. Denice Zamboanga, finaliste du ONE Grand Prix en 2021, pourrait tenter sa chance en atomweight, où elle affrontera des adversaires comme Stamp Fairtex ou Janet Todd. Tiffany Teo, quant à elle, a déjà annoncé son intention de se concentrer sur le grappling, une discipline où ONE recrute activement. "C'est une nouvelle aventure pour moi", déclare-t-elle. "Mais je ne renie pas le MMA. Si une opportunité se présente, je serai prête."
Reste la question de l'héritage. Xiong Jingnan laisse derrière elle une division qu'elle a dominée pendant sept ans, avec un palmarès impressionnant : 17 victoires en 19 combats, dont 10 en ONE Championship. Son nom restera associé à l'âge d'or du MMA féminin en Asie, une époque où ONE croyait encore en ce sport. "Elle a été une pionnière", souligne Angela Lee. "Sans elle, je ne serais pas là où je suis aujourd'hui."
Pourtant, malgré ses succès, Xiong n'aura pas réussi à sauver sa division. Une fin amère pour une championne qui a tout donné, mais qui reflète les réalités d'un sport en constante évolution. En Asie, le MMA féminin est désormais relégué au second plan, derrière des disciplines plus rentables et plus populaires. "C'est triste, mais c'est la réalité", conclut Xiong. "Le sport évolue, et nous devons évoluer avec lui. Même si cela signifie tourner la page."
La fermeture de la division strawweight par ONE Championship marque un tournant dans l'histoire du MMA féminin en Asie. Une décision économique, mais aussi symbolique, qui reflète le déclin relatif du MMA face à des disciplines comme le Muay Thai ou le kickboxing. Pour Xiong Jingnan, dernière reine d'une catégorie sacrifiée, l'avenir s'annonce incertain, entre reconversion et retraite.
Cette situation pose également des questions plus larges sur la place des femmes dans les sports de combat en Asie. Si l'UFC et Bellator continuent de miser sur le MMA féminin, ONE a choisi de tourner la page, privant des combattantes talentueuses d'une plateforme majeure. Reste à savoir si d'autres promotions asiatiques sauront combler ce vide, ou si le MMA féminin restera cantonné à un rôle de figurant dans la région.
Une chose est sûre : le combat de Xiong Jingnan et de ses pairs ne s'arrête pas là. Que ce soit en MMA, en grappling ou en kickboxing, ces athlètes continueront de se battre, même si les projecteurs se sont désormais détournés d'elles. Comme le dit un proverbe thaïlandais : "Un vrai guerrier ne meurt jamais, il change simplement de champ de bataille."

