"On nous dit de nous battre comme des hommes, mais nos corps ne fonctionnent pas comme les leurs"
La phrase est tombée comme un coup de poing. Ariane Lipski, ancienne combattante brésilienne de l’UFC (17 victoires, 11 défaites), a brisé un tabou en déclarant sans détour : "Nos corps ne sont pas faits pour le MMA. Pas comme ceux des hommes, en tout cas." Une affirmation qui a immédiatement enflammé les réseaux sociaux, divisant entre ceux qui y voient un réalisme nécessaire et ceux qui craignent un retour en arrière pour l’égalité dans les sports de combat.
Pour Lipski, le problème n’est pas une question de capacité ou de courage, mais de biologie pure. Les femmes, explique-t-elle, doivent composer avec des variations hormonales mensuelles qui impactent directement leur préparation physique. "Pendant la phase lutéale [ndlr : période précédant les règles], la rétention d’eau peut faire prendre jusqu’à 3 kg en 48h. Imaginez devoir faire le poids pour un combat dans ces conditions", confie-t-elle. Un défi que les hommes, eux, n’ont pas à affronter.
Pourtant, son propos n’est pas défaitiste. Au contraire : "Nous y arrivons quand même. Mais il faut reconnaître que c’est un combat dans le combat." Une métaphore qui résume bien la double bataille des femmes en MMA – celle contre l’adversaire dans la cage, et celle contre leur propre corps en coulisses.
Le cycle menstruel, cet ennemi invisible des combattantes
Ce que peu de fans savent, c’est que derrière chaque performance féminine en MMA se cache souvent une gestion minutieuse du cycle menstruel. Lipski lève le voile sur cette réalité méconnue : "Certaines semaines, ton corps te trahit. Tu as mal partout, tes articulations sont plus fragiles, ta récupération prend deux fois plus de temps. Et tu dois quand même t’entraîner comme une folle."
Des études en médecine sportive confirment ses dires. Une recherche publiée dans le British Journal of Sports Medicine (2021) montre que les athlètes féminines ont jusqu’à 30% de risques supplémentaires de blessures aux ligaments pendant la phase ovulatoire, en raison de la relaxine, une hormone qui assouplit les tissus conjonctifs. "C’est comme se battre avec un corps qui change de règles du jeu toutes les deux semaines", résume Lipski.
Pourtant, rares sont les organisations qui intègrent ces paramètres. À l’UFC, par exemple, aucune adaptation des calendriers d’entraînement ou des dates de combat n’est prévue pour tenir compte de ces variations. "On nous demande d’être des machines, mais on nous donne des corps de femmes", lance-t-elle avec un sourire amer.
L’UFC et la PFL : deux visions différentes pour les femmes ?
Si Lipski critique ouvertement le manque de considération pour les spécificités féminines à l’UFC, son arrivée à la Professional Fighter League (PFL) pourrait marquer un tournant. La ligue américaine, connue pour son format de saison régulière, semble plus ouverte aux adaptations. "Ils ont au moins l’oreille plus attentive", glisse-t-elle.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2023, seulement 12% des combats de l’UFC impliquaient des femmes, contre 18% à la PFL. Une différence qui s’explique en partie par la philosophie des organisations. "À l’UFC, tu es un produit. À la PFL, tu es une athlète", compare Lipski. Une nuance qui pourrait faire toute la différence pour les combattantes.
Son premier combat sous la bannière PFL, prévu pour le printemps 2024, sera scruté à la loupe. Les fans veulent voir si ce changement d’environnement lui permettra de retrouver son meilleur niveau – celui qui lui avait valu le surnom de "Violence Queen" au Brésil.
Le paradoxe Lipski : entre réalisme et risque de stigmatisation
Le témoignage de Lipski soulève une question délicate : en pointant les différences biologiques, ne risque-t-elle pas de renforcer les stéréotypes sur les femmes dans le sport ? Certains critiques, comme la combattante Valentina Shevchenko, estiment que ces déclarations pourraient être "utilisées à mauvais escient pour justifier une moindre visibilité des femmes".
Lipski assume pourtant son propos : "Je ne dis pas que nous sommes moins fortes. Je dis que nous sommes différentes, et que ces différences devraient être prises en compte. Sinon, on continue à nous demander l’impossible." Son argument trouve un écho chez des chercheuses comme la Dr. Georgie Bruinvels, spécialiste de la santé féminine dans le sport : "Nier ces réalités, c’est condamner les athlètes à performer dans des conditions sous-optimales."
Le débat est d’autant plus crucial que le MMA féminin est en pleine expansion. Avec des stars comme Amanda Nunes ou Rose Namajunas qui dominent les classements, la question n’est plus de savoir si les femmes ont leur place, mais comment rendre cette place plus équitable.
Derrière les gants : le quotidien d’une combattante que personne ne voit
Ce que les caméras ne montrent pas, ce sont les sacrifices invisibles des combattantes. Lipski se souvient d’un épisode marquant avant un combat à l’UFC : "J’avais des crampes si violentes que je ne pouvais pas me tenir debout. J’ai dû faire une perfusion de magnésium en urgence, deux jours avant la pesée. Personne ne le sait, parce que le lendemain, j’étais sur la balance, souriante, comme si de rien n’était."
Ces anecdotes, elle en a des dizaines. Comme cette fois où elle a dû s’entraîner avec une ceinture de poids parce que la rétention d’eau lui faisait dépasser sa catégorie de 3 kg. Ou ces nuits blanches avant les règles, où l’insomnie la privait de récupération. "Les hommes ont leurs défis, bien sûr. Mais les nôtres, personne n’en parle", regrette-t-elle.
Pourtant, malgré tout, elle persiste. Parce que comme elle le dit : "Le jour où je monterai dans cette cage et où je lèverai la main en vainqueur, ce sera la preuve que oui, nos corps peuvent le faire. Différemment, peut-être. Mais ils peuvent."

