Un KO moral après un knockdown physique
La nuit du 22 juin 2024 à Vancouver aurait dû être celle de la rédemption pour Marlon "Chito" Vera. Après deux défaites consécutives contre Sean O’Malley (pour le titre) et Deiveson Figueiredo, l’Équatorien avait besoin d’un résultat clair face à Aiemann Zahabi, un adversaire moins coté mais redoutable. Pourtant, malgré un knockdown spectaculaire au 2ᵉ round – où un crochet du gauche a envoyé Zahabi au tapis –, Vera a vu la victoire lui échapper par décision partagée (29-28, 28-29, 28-29). Une conclusion qui a déclenché une tempête sur les réseaux sociaux.
Dès l’annonce du verdict, Vera n’a pas mâché ses mots : "Parfois, les choses deviennent très sombres, mais ne pas abandonner apporte la lumière. Ne vous y trompez pas : j’ai gagné ce soir. On nous a volés au Canada", a-t-il lancé sur X (ex-Twitter), avant d’ajouter en story Instagram une vidéo des moments clés du combat avec le commentaire "Regardez bien et dites-moi qui a gagné". Une réaction à chaud qui résume sa frustration, mais aussi celle d’une partie des fans, divisés entre ceux qui voient un combat serré et ceux qui crient à l’injustice.
Le problème ? Les chiffres ne soutiennent pas vraiment sa thèse. Selon les données officielles de l’UFC, Zahabi a atterri 81 coups significatifs contre 56 pour Vera, avec une précision supérieure (48% contre 42%). Pire : le Canadien a dominé les échanges au sol (2 minutes de contrôle contre 30 secondes pour Vera) et a réussi 3 des 5 tentatives de takedowns. Même le knockdown du 2ᵉ round, aussi impressionnant soit-il, n’a pas suffi à renverser la tendance sur les cartes des juges.
Le désaveu des médias et l’énigme du juge D’Amato
Si les statistiques penchent en faveur de Zahabi, c’est surtout l’analyse des médias spécialisés qui enfonce le clou. Sur MMADecisions.com, plateforme de référence pour les scores non officiels, 11 des 15 médias ont attribué la victoire au Canadien, avec des cartes allant jusqu’à 30-27 en sa faveur. Un consensus rare qui contraste avec la décision partagée finale.
L’élément le plus intrigant ? La carte du juge Sal D’Amato, seul à avoir vu le combat 29-28 pour Vera. Une anomalie qui soulève des questions : a-t-il surpondéré le knockdown ? A-t-il sous-estimé les phases de contrôle de Zahabi ? Ou bien a-t-il simplement interprété différemment les critères de notation (dégâts, octagon control, agressivité) ? "C’est le problème des décisions serrées en MMA : tout dépend de ce que vous valorisez", explique John Morgan, journaliste pour MMA Junkie, qui ajoute : "Ici, le knockdown de Vera était visuellement marquant, mais Zahabi a fait le travail sur la durée."
Pour Daniel Cormier, commentateur pour ESPN, la décision était "correcte, même si compréhensible que Vera soit frustré" : "Un knockdown ne suffit pas si vous ne capitalisez pas dessus. Zahabi a mieux géré les deux autres rounds." Une analyse qui reflète l’ambivalence du combat : Vera a eu ses moments (notamment en frappe au 2ᵉ round), mais Zahabi a été plus constant, surtout en judo et lutte, où il a régulièrement amené le combat au sol.
"Chito" dans la tourmente : trois défaites d’affilée, et après ?
Au-delà de la polémique, cette défaite plonge Vera dans une crise sans précédent. Il y a encore deux ans, il était considéré comme l’outsider le plus dangereux de la division des poids coqs, capable de battre des légendes comme Dominick Cruz ou Frankie Edgar. Aujourd’hui, avec trois revers consécutifs – dont deux par décision –, son avenir dans le top 10 est menacé.
Le plus inquiétant ? La nature de ses défaites. Contre O’Malley (UFC 299), il a été dominé techniquement. Face à Figueiredo, il a subi un TKO au 1ᵉʳ round. Et contre Zahabi, malgré des passages prometteurs, il a manqué de régularité. "Chito" semble avoir perdu ce qui faisait sa force : son instinct de tueur et sa capacité à retourner un combat, note Laura Sanko, ancienne combattante et analyste pour l’UFC.
Alors, que reste-t-il pour Vera ? À 31 ans, il n’est pas trop tard pour rebondir, mais les options se réduisent :
- Un combat contre un adversaire moins coté pour retrouver confiance (ex : Merab Dvalishvili ou Song Yadong).
- Un changement de camp d’entraînement pour travailler son jeu au sol, son talon d’Achille.
- Une descente de catégorie en poids mouches (125 lbs), où son style pourrait mieux s’épanouir.
Derrière les gants : l’homme qui refuse de plier
Ce que les statistiques ne montrent pas, c’est le parcours hors norme de Marlon Vera. Né à Chone, en Équateur, dans une famille modeste, il a dû se battre pour chaque opportunité. À 18 ans, il quitte son pays pour les États-Unis avec 50 dollars en poche, dormant sur des canapés avant de percer en MMA. "Chito" – surnom affecté par ses proches, signifiant "petit" en espagnol – a construit sa légende sur des victoires contre des favoris (comme Rob Font ou Davey Grant) et une résilience à toute épreuve.
C’est cette même résilience qu’il invoque aujourd’hui. Dans une vidéo post-combat, on le voit s’adresser à ses supporters en équatorien : "Je ne vais pas abandonner. Vous savez d’où je viens. Je vais revenir plus fort." Des mots qui résonnent avec son histoire, mais qui sonnent aussi comme un ultimatum : soit il se réinvente, soit il risque de devenir un "what if" de plus dans l’histoire du MMA.
Son entraîneur, Jason Parillo, tempère : "Marlon a juste besoin d’ajuster quelques détails. Il a toujours eu ce feu en lui. Parfois, les défaites sont des bénédictions déguisées." Reste à savoir si Vera parviendra à transformer cette colère (legitime ou non) en carburant pour ses prochains combats.

