"Je veux qu’ils écrivent l’histoire à leur tour" : la mission transmise par Jędrzejczyk
Quand Joanna Jędrzejczyk raccroche les gants en 2023 après une carrière légendaire (6 titres mondiaux en UFC, record de défenses en strawweight), personne ne s’attend à la voir revenir aussi vite – mais cette fois, en coulisses. Pourtant, la Polonaise de 36 ans a trouvé une nouvelle passion : "Construire des champions, pas seulement en gagner", confie-t-elle lors d’un entretien exclusif. Son attention se porte aujourd’hui sur deux noms : Jakub Wikłacz, le technicien aux soumissions foudroyantes, et Robert Ruchała, le frappeurs explosif au style "brawler" assumé. "Ils ont ce que j’avais à leurs débuts : cette faim qui brûle plus fort que la peur."
Son engagement va bien au-delà des conseils techniques. Jędrzejczyk a structuré un programme d’entraînement sur mesure, combinant camps en Pologne (à Legion Fight Center, son QG) et stages aux États-Unis avec des partenaires comme Valentina Shevchenko ou Israel Adesanya. "Jakub doit travailler son jeu debout pour varier ses attaques, tandis que Robert a besoin de fluidité au sol. Leur point commun ? Une intelligence de combat rare." Un constat partagé par Firas Zahabi (entraîneur de GSP), qui a salué leur "capacité à absorber les feedbacks comme des éponges" lors d’un séminaire commun en 2023.
Mais pourquoi ces deux-là ? Wikłacz (28 ans) incarne la régularité : 7 victoires et 1 nul en 3 ans, avec une spécialité pour les étranglements arrière (4 de ses 10 soumissions). Ruchała (26 ans), lui, représente le potentiel brut : 11 victoires en 13 combats, dont 8 par KO, malgré un passage raté en UFC. "Robert a perdu contre Gomis, mais il a dominé les deux premiers rounds. C’est un détail mental à corriger, pas un problème de skill", analyse Jędrzejczyk. Leur complémentarité fascine : l’un calcule, l’autre explose.
UFC 320 : Wikłacz enterre le fantôme de Bellator et fait taire les sceptiques
17 mars 2024, Las Vegas. Le T-Mobile Arena gronde quand Jakub Wikłacz entre dans l’octogone face à Patrick Mix, un adversaire redouté : ancien champion Bellator, spécialiste des soumissions (15 victoires par tapout), et favori des bookmakers (1.65 contre 2.20 pour Wikłacz). Pourtant, le Polonais va démonter le scénario écrit d’avance.
Dès le premier round, Wikłacz surprend en neutralisant le grappling de Mix avec des contre-prises au sol, une première depuis 2019 pour l’Américain. "Personne ne s’attendait à ce qu’il tienne Mix en échec au clinch. C’était du grand art", commente Daniel Cormier en direct. Les rounds 2 et 3 confirment la maîtrise polonaise : 80% de strikes significatifs (contre 45% pour Mix), et une défense de takedown à 75% (statistique rare face à un grappler de ce niveau). Résultat : victoire unanime (29-28 x3), et une standing ovation du public.
Cette performance propulse Wikłacz dans le Top 15 des bantamweights, une première pour un Polonais dans cette division. "C’est le combat qui change tout. Maintenant, on parle de lui pour des affrontements contre Merab Dvalishvili ou Petr Yan", explique Laura Sanko. Mais le principal intéressé reste lucide : "Mix a sous-estimé mon jeu debout. Prochaine étape : prouver que je peux finir les combats, pas juste les gagner." Un défi que Jędrzejczyk prend très au sérieux, comme en témoignent les sessions de boxe avec Mateusz Gamrot (autre star polonaise de l’UFC) organisées depuis avril.
Ruchała et le syndrome du "premier combat" : quand l’UFC devient un miroir brut
2 septembre 2023, Paris. Robert Ruchała vit son rêve : combattre en UFC, face à William Gomis, un Français invaincu (11-0). Mais le scénario tourne au cauchemar. Malgré un premier round dominant (90% de contrôle au sol), Ruchała s’effondre en round 2, soumis par un triangle choke. "J’ai cru que j’allais mourir. J’ai paniqué", avouera-t-il plus tard.
La défaite révèle deux faiblesses : l’endurance (Ruchała perd 30% de son volume de strikes après 5 minutes) et la gestion du stress. Pourtant, Jędrzejczyk refuse de parler d’échec : "C’est le combat le plus important de sa carrière. Il a appris en 10 minutes ce que des mois d’entraînement ne peuvent pas enseigner." Depuis, le travail se concentre sur :
- Le cardio : collaborations avec Igor Pakosz (préparateur physique de Jan Błachowicz) pour des séances en altitude.
- Le mental : méditation et visualisation avec un psychologue sportif, une première pour Ruchała.
- La défense au sol : stages avec Tom Niinimaki (ceinture noire de BJJ) en Finlande.
Les résultats se voient déjà : lors de son dernier combat en KSW (décembre 2023), Ruchała a soumis son adversaire en 2:13 avec un armbar, prouvant ses progrès. "Il a retrouvé sa confiance. La défaite en UFC était un cadeau empoisonné… qu’il a su transformer", résume Jędrzejczyk. Prochain test : un retour en UFC prévu pour octobre 2024, probablement face à un top 20.
Derrière les gants : le "projet polonais" de Jędrzejczyk, bien plus qu’un rêve
Ce qui semble être une histoire individuelle cache une stratégie nationale. Jędrzejczyk, soutenue par la Fédération Polonaise de MMA, veut faire de son pays une "usine à talents" comme le Brésil ou les États-Unis. Son plan ?
- Un centre d’entraînement d’excellence à Varsovie (ouverture prévue en 2025), avec des partenariats avec American Top Team et Sanford MMA.
- Un système de bourses pour les jeunes combattants, financé par ses sponsors (Monster Energy, Toyota Pologne).
- Des combats "développement" en KSW pour préparer les athlètes à l’UFC, avec des clauses de protection (ex : pas de match contre des top 10 trop tôt).
Les premiers résultats sont là : en 2023, la Pologne comptait 3 combattants en UFC (Wikłacz, Ruchała, Gamrot). L’objectif ? 10 d’ici 2026. "Le MMA polonais a toujours eu du talent, mais pas de structure. Joanna change ça", salue Marcin Held (ancien combattant KSW). Pourtant, des voix sceptiques s’élèvent, comme celle de Tomasz Drwal (commentateur polonais) : "C’est bien beau, mais sans un vivier de jeunes, ça ne suffira pas. Il faut investir dans les clubs locaux, pas juste dans les stars."
Jędrzejczyk assume ce pari : "Je ne veux pas juste former des combattants. Je veux créer un écosystème. Que dans 10 ans, un gamin de 15 ans en Pologne puisse dire : ‘Je veux être comme Wikłacz’, et qu’il ait les outils pour y arriver." Un rêve qui passe aussi par des collaborations médias : elle a lancé un podcast ("Next Gen MMA") pour mettre en avant les jeunes talents, et négocie avec DAZN pour diffuser des documentaires sur leur préparation.
"Ils vont faire mieux que moi" : la prophétie de Jędrzejczyk
Quand on lui demande si Wikłacz ou Ruchała peuvent devenir champions du monde, Jędrzejczyk sourit : "Mieux que ça : ils peuvent révolutionner le MMA. Jakub a le QI combat d’un Demetrious Johnson, et Robert la puissance d’un Francis Ngannou jeune. Il leur manque juste… le temps."
Les défis restent immenses :
- Pour Wikłacz : affronter un top 5 d’ici 2025 pour valider son statut. Cory Sandhagen ou Rob Font sont dans le viseur.
- Pour Ruchała : enchaîner deux victoires en UFC pour effacer le doute installé par sa défaite à Paris.
- Pour Jędrzejczyk : convaincre les sponsors que le MMA polonais est un investissement rentable (le budget actuel : 500 000€/an, loin des 5M$ des structures américaines).
Pourtant, l’optimisme est de mise. Lors d’un entraînement ouvert en mai 2024, Dana White lui-même a salué leur travail : "Joanna builds something special here. These guys could be the next big thing in Europe." Une reconnaissance qui fait écho aux mots de Wikłacz : "Elle nous donne ce qu’elle n’a jamais eu : une équipe qui croit en nous avant même que nous y croyions."

