Le déclic : quand Ngannou dit "non" à Jake Paul
Tout commence par un tweet. Le 5 novembre 2024, Jake Paul, en quête d’un adversaire après l’annulation de son combat contre Gervonta Davis (empêtré dans des démêlés judiciaires), propose publiquement à Francis Ngannou un affrontement en boxe. La réaction de l’ancien champion UFC est immédiate et cinglante : "C’est un manque de respect. Je ne boxe pas pour des clics, mais pour des défis légitimes". Une réponse qui, loin d’éteindre la polémique, attise les braises.
Pour comprendre l’ampleur de la crise, il faut remonter à mars 2024. Ngannou, alors en pleine transition vers la boxe après son départ de l’UFC, affronte Anthony Joshua dans un combat très attendu. Résultat : un KO au 2ème round qui laisse des traces. Malgré une bourse record (estimée à 10 millions de dollars), "The Predator" sort blessé – physiquement et moralement. Son refus de combattre Paul, perçu comme un "sparring partenaire" par certains, est alors interprété comme une peur de subir une nouvelle humiliation.
Mais Ngannou a ses arguments. Dans une interview à ESPN, il explique : "Jake Paul n’a jamais battu un vrai boxeur. Moi, j’ai boxé un champion du monde [Joshua]. Pourquoi je descendrais de niveau ?" Un point de vue que ne partagent pas ses détracteurs, pour qui ce refus sent la stratégie marketing – ou pire, la lâcheté.
"Un plaisantin qui a peur" : la charge de Jake Paul et Anthony Joshua
La conférence de presse du 10 novembre pour Paul vs. Joshua (19 décembre, Miami) tourne au procès de Ngannou. Jake Paul, micro en main, ne mâche pas ses mots : "Francis, tu es un plaisantin. Tu parles, tu parles, mais quand on te propose un combat, tu te caches. Attends de me voir faire dix fois, cent fois mieux que toi contre Joshua. Là, on en reparlera." Une sortie qui fait mouche, d’autant que Paul a récemment dominé Mike Tyson en exhibition (novembre 2023), prouvant – selon lui – sa légitimité.
Anthony Joshua, lui, adopte un ton plus professoral mais tout aussi cinglant : "En boxe, on prouve sa valeur avec les poings, pas avec des tweets. Si Francis veut montrer qu’il mérite sa place, qu’il monte sur le ring. Sinon, il reste un ex-MMA qui a eu de la chance une fois." Une référence à peine voilée à son unique combat de boxe… perdu.
L’ironie de la situation ? Ngannou avait lui-même critiqué les "combats bidon" de Paul avant de refuser le sien. Dana White, président de l’UFC, enfonce le clou sur The MMA Hour : "Francis veut choisir ses combats comme un prime-time player, mais il n’a pas les résultats pour. Contre Joshua, il a tenu deux rounds. Contre Paul, il aurait tenu combien ? Un ?"
Ngannou dans l’impasse : crédibilité en boxe ou retour au MMA ?
Le refus de Ngannou pose une question cruciale : quel est son avenir ? Après son KO contre Joshua, les portes des grands combats de boxe se ferment une à une. Tyson Fury, Deontay Wilder ou Oleksandr Usyk ne semblent pas pressés de l’affronter. Pire, son refus face à Paul – un "influenceur-boxeur" malgré ses 9 victoires en 10 combats – donne l’impression d’un recul.
Pour Teddy Atlas, légende de la boxe et commentateur pour ESPN, "Ngannou a raté une occasion en or. Battre Paul, même si ce n’est pas un grand nom, aurait redoré son blason. Là, il passe pour un guy qui a peur de perdre. Et en boxe, la peur, ça se sent." Une analyse partagée par Mike Coppinger de The Athletic, qui note que Ngannou "a brûlé ses vaisseaux avec l’UFC et n’a pas encore prouvé qu’il pouvait nager en boxe."
Reste une option : le retour au MMA. Mais après son départ houleux de l’UFC (conflits avec Dana White, demandes de meilleure rémunération), les ponts sont rompus. La PFL ou le ONE Championship pourraient être des planches de salut, mais pour quel salaire ? Et avec quel adversaire ? Jon Jones a déjà refusé de l’affronter, estimant que "Francis n’a plus la motivation d’avant."
Derrière les coups : l’argent, toujours l’argent
Car au-delà des egos, c’est bien une question de millions de dollars qui se joue. Selon Forbes, Ngannou aurait demandé 20 millions de dollars pour affronter Paul – une somme que ce dernier juge "délirante" pour un combat qu’il estime "sans enjeu sportif". À titre de comparaison, Paul touchera environ 50 millions pour son combat contre Joshua (dont une partie en PPV), tandis que Ngannou avait empoché 10 millions face à Joshua.
Pour Ariel Helwani, journaliste spécialisé, "Francis joue un jeu dangereux. Il veut être traité comme un Megastar, mais il n’a pas encore les résultats. Soit il accepte des combats risqués à moindre prix pour se reconstruire, soit il attend le jackpot… qui ne viendra peut-être jamais." Une stratégie qui rappelle celle de Conor McGregor après sa défaite contre Khabib Nurmagomedov : des demandes financières exorbitantes pour des combats incertains.
Autre problème : l’audience. Les combats de Ngannou en boxe (un seul à ce jour) ont généré des ventes de PPV décevantes comparées à ses affrontements en UFC. Selon Sports Business Journal, UFC 270 (Ngannou vs. Ciryl Gane) avait réalisé 1,2 million d’achats, contre 500 000 pour Ngannou vs. Joshua. Un écart qui explique pourquoi les promoteurs hésitent à investir dans ses projets.
Et si tout cela était calculé ? La théorie du "génie marketing"
Face aux critiques, certains voient en Ngannou un stratégiste plutôt qu’un lâche. Chael Sonnen, ancien combattant et analyste, avance : "Francis sait que battre Paul ne lui apporterait rien. En revanche, en refusant, il reste dans les conversations. C’est du génie : il fait parler de lui sans risque." Une théorie qui fait écho à la carrière de Floyd Mayweather, maître ès-polémiques calculées.
Autre indice : Ngannou a récemment lancé sa propre marque de vêtements ("Predator Lifestyle") et un podcast ("The Francis Ngannou Show"). Des projets qui nécessitent une visibilité constante – exactement ce que lui offre cette polémique. Comme le note Kevin Iole de Yahoo Sports, "dans le sport-business moderne, le buzz vaut parfois plus qu’une victoire."
Mais jusqu’où peut-il pousser le concept ? Oscar De La Hoya, président de Golden Boy Promotions, met en garde : "À force de refuser les combats, les fans finissent par se lasser. Regardez ce qui est arrivé à McGregor : après trop de parlotte et pas assez d’action, les gens ont décroché."
Pour Ngannou, l’équation est simple : soit il trouve un adversaire crédible rapidement (Fury ? Wilder ? Un retour contre Stipe Miocic en MMA ?), soit il risque de devenir le "what if" d’une génération – ce combattant qui aurait pu briller, mais a préféré les mots aux poings. Dans un monde où l’audience prime sur les titres, même les défaites peuvent se monétiser. À condition de combattre.
Une chose est sûre : après cette polémique, plus personne ne doutera que la transition MMA-boxe est un parcours semé d’embûches. Et que les réseaux sociaux, aussi puissants soient-ils, ne remplacent pas un crochet du droit bien placé.

