Le MMA à la croisée des chemins : quand le spectacle étouffe l'expertise
Le 16 mars 2024, Charles Oliveira a offert une masterclass de grappling face à Max Holloway pour s'emparer du titre BMF, mais sa performance a été accueillie par un mélange d'admiration et de critiques acerbes. Certains fans et commentateurs ont jugé son approche trop "technique", voire ennuyeuse, relançant un débat vieux comme le MMA : faut-il privilégier l'efficacité ou le divertissement ? Pour Virna Jandiroba, cette question est rhétorique. "C'est du MMA, pas un combat de kickboxing", lance-t-elle avec une pointe d'agacement dans une interview accordée à MMA Fighting. La Brésilienne, qui compte trois victoires par soumission sur ses huit succès en UFC, voit dans cette tendance une menace pour l'identité même de la discipline.
Le problème ne date pas d'hier. Dès les années 2000, des combattants comme Royce Gracie ou Kazushi Sakuraba ont démontré la supériorité du grappling dans des tournois comme le Pride FC ou l'UFC 1. Pourtant, avec l'explosion médiatique du MMA, les attentes du public ont évolué. Les promotions, soucieuses d'élargir leur audience, ont progressivement mis en avant des profils plus "spectaculaires" – des strikers charismatiques comme Conor McGregor ou Israel Adesanya, capables de finir leurs adversaires en quelques secondes. Cette logique commerciale a marginalisé les spécialistes du combat au sol, relégués au rang de "spécialistes ennuyeux" dès qu'ils dominent leur adversaire sans KO flamboyant.
Jandiroba cite en exemple des légendes comme Anderson Silva ou Demian Maia, dont les carrières ont marqué l'histoire du MMA par leur maîtrise technique. "On est en train de perdre cette excellence au profit du spectacle", regrette-t-elle. Un constat partagé par de nombreux puristes, qui voient dans cette évolution une trahison des racines du sport. Pourtant, les chiffres parlent d'eux-mêmes : selon une étude de FightMetric, les combats se terminant par soumission ont chuté de 32 % en UFC entre 2010 et 2023, tandis que les KO ont augmenté de 18 % sur la même période.
L'adaptation forcée : entre survie et intégrité
À 37 ans, Virna Jandiroba aborde sa carrière avec un pragmatisme teinté de mélancolie. "Je vais bientôt prendre ma retraite, mais je ne vais pas changer qui je suis pour plaire", affirme-t-elle. Pourtant, la pression est réelle. Après sa défaite contre Mackenzie Dern en octobre 2023, les critiques ont fusé : "Tu aurais dû frapper plus", "Ton grappling est trop passif". Des remarques qui ont poussé la Brésilienne à ajuster son jeu – sans pour autant renier ses fondamentaux.
"Je reste une athlète conservatrice, je privilégie la position avant d'attaquer", explique-t-elle. "Mais si on me dit que je dois ajouter des frappes depuis la garde ou intensifier mon ground and pound, je le fais. C'est un équilibre entre garder mon emploi et rester fidèle à moi-même." Une approche qui reflète la réalité de nombreux grappeurs en UFC, contraints de composer avec des attentes contradictoires : être efficace sans être "trop technique", divertir sans sacrifier leur expertise.
Le cas de Movsar Evloev, qui a refusé d'engager le combat au sol contre Lerone Murphy lors de l'UFC London en 2023, illustre cette tension. Le Russe, champion du monde de sambo, a opté pour une stratégie de striking malgré son avantage évident en grappling. "On ne peut pas ignorer les critiques, mais on ne peut pas non plus se renier complètement", résume Jandiroba. Une position délicate, surtout pour une combattante en fin de carrière qui voit dans son prochain duel contre Tabatha Ricci une dernière chance de décrocher la ceinture des poids pailles.
Demian Maia, le mentor qui a redonné confiance à "Carcará"
Pour préparer son combat contre Ricci, Jandiroba a fait le déplacement jusqu'à São Paulo afin de s'entraîner avec Demian Maia, l'un des plus grands experts de jiu-jitsu de l'histoire du MMA. "C'est un génie", s'enthousiasme-t-elle. "Son approche du grappling est tellement raffinée, tellement en avance sur son temps. Travailler avec lui m'a redonné une confiance énorme dans mon jeu."
Maia, connu pour ses victoires par soumission contre des légendes comme Carlos Condit ou Ben Askren, a développé une philosophie du combat au sol basée sur l'efficacité plutôt que sur la flamboyance. "Il m'a montré comment rendre mon jiu-jitsu plus propre, plus direct", explique Jandiroba. Une leçon qu'elle a pu observer en direct lors du combat d'Oliveira contre Holloway, où le Brésilien a soumis son adversaire avec une précision chirurgicale. "Charles a prouvé que le grappling peut être à la fois technique et spectaculaire. Il suffit de savoir le vendre."
Cette collaboration avec Maia tombe à point nommé pour Jandiroba, qui aborde ce combat avec une détermination renouvelée. "Je veux faire un dernier run pour la ceinture", confie-t-elle. "Même si je sais que les chances sont minces, je me sens prête. Physiquement, mentalement, techniquement." Un état d'esprit qui contraste avec les doutes exprimés par certains observateurs, qui estiment que son style "trop technique" pourrait la desservir face à une adversaire comme Ricci, connue pour son volume de frappes et sa vitesse.
Tabatha Ricci : une adversaire taillée pour le spectacle
Originaire du Brésil comme Jandiroba, Tabatha Ricci représente à elle seule le dilemme auquel sont confrontés les grappeurs en UFC. Ancienne championne du monde de jiu-jitsu, elle a progressivement adapté son style pour répondre aux attentes du public et des promoteurs. "Elle mélange très bien les choses", reconnaît Jandiroba. "Elle est rapide, stratégique, et elle gagne souvent par accumulation de points."
Ricci, invaincue en UFC avec un record de 7-0, incarne cette nouvelle génération de combattantes capables de passer du striking au grappling avec fluidité. Une polyvalence qui en fait une adversaire redoutable pour Jandiroba, dont le jeu repose davantage sur la maîtrise des transitions et la patience. "Je ne vais pas changer mon approche, mais je suis prête à tout", assure la Brésilienne. "Si je dois tenir 15 minutes en échangeant des coups, je le ferai. Mais je ne vais pas renoncer à ce que je sais faire."
Ce combat s'annonce comme un symbole des tensions actuelles dans le MMA. D'un côté, Jandiroba, représentante d'une époque où le grappling était roi. De l'autre, Ricci, produit d'une ère où la polyvalence et le spectacle priment. Le vainqueur de ce duel pourrait bien envoyer un message fort à l'UFC : faut-il revenir aux fondamentaux ou continuer à privilégier l'entertainment ?
Les enjeux dépassent le cadre sportif. Avec l'arrivée de nouvelles promotions comme la PFL ou ONE Championship, qui misent sur des formats plus techniques, l'UFC pourrait être contraint de revoir sa copie. "Si les fans veulent du spectacle, ils iront voir du catch", ironise un ancien champion de l'organisation sous couvert d'anonymat. "Le MMA, c'est un sport avant tout. Et un sport se juge à l'excellence de ses athlètes, pas à leur capacité à divertir."
L'avenir du MMA : entre nostalgie et innovation
Le débat sur la place du grappling dans le MMA n'est pas près de s'éteindre. D'un côté, des combattants comme Jandiroba ou Oliveira continuent de prouver que la technique peut être spectaculaire. De l'autre, des promotions comme l'UFC semblent déterminées à privilégier les KO et les finishes rapides, plus faciles à vendre auprès du grand public. Cette dichotomie pose une question fondamentale : le MMA est-il un sport ou un divertissement ?
Les chiffres tendent à donner raison aux partisans du spectacle. Selon une étude de Nielsen Sports, les combats se terminant par KO génèrent en moyenne 23 % d'engagement en plus sur les réseaux sociaux que ceux se concluant par soumission. Un argument de poids pour les promoteurs, qui voient dans ces finishes un moyen d'attirer de nouveaux fans. Pourtant, cette approche comporte des risques. "À force de privilégier le spectacle, on finit par perdre l'âme du MMA", estime le journaliste sportif Ariel Helwani. "Et sans âme, ce n'est plus qu'un sport de plus."
Pour Jandiroba, la solution passe par un retour aux sources. "Il faut éduquer le public", plaide-t-elle. "Montrer que le grappling, c'est aussi du spectacle. Que voir un combattant soumettre son adversaire avec une clé de bras ou un étranglement, c'est tout aussi impressionnant qu'un KO." Une vision partagée par Demian Maia, qui a toujours défendu l'idée que le MMA devait rester un sport avant tout. "Le jour où on ne pourra plus gagner par soumission, ce ne sera plus du MMA", avait-il déclaré en 2018.
Alors que l'UFC s'apprête à célébrer son 30e anniversaire, le combat entre Jandiroba et Ricci prend une dimension symbolique. Au-delà du résultat, il pourrait bien marquer un tournant dans la perception du grappling au sein de l'organisation. Une victoire de Jandiroba par soumission enverrait un message clair : la technique a encore sa place dans le MMA moderne. À l'inverse, une défaite pourrait accélérer la marginalisation des spécialistes du combat au sol, relégués au rang de reliques d'une époque révolue.
Quoi qu'il en soit, une chose est sûre : Virna Jandiroba n'a pas l'intention de partir en silence. "Je vais me battre jusqu'au bout", promet-elle. "Pour moi, pour les grappeurs, et pour l'avenir du MMA." Un combat qui dépasse largement le cadre de l'octogone.
Le duel entre Virna Jandiroba et Tabatha Ricci à l'UFC Vegas 115 incarne les tensions qui traversent le MMA moderne. Entre fidélité à l'identité du sport et adaptation aux attentes du public, les combattants sont pris dans un étau dont les conséquences pourraient redéfinir l'avenir de la discipline. Si Jandiroba l'emporte, ce sera une victoire pour les puristes, un rappel que le grappling reste une arme redoutable. Dans le cas contraire, l'UFC pourrait accélérer sa mue vers un spectacle toujours plus éloigné de ses racines.
Une chose est certaine : le débat sur la place du combat au sol dans le MMA est loin d'être clos. Avec l'émergence de nouvelles promotions et l'évolution des attentes des fans, les prochaines années s'annoncent cruciales pour l'identité même de ce sport. Comme le résume Jandiroba : "C'est du MMA, pas un combat de kickboxing." Une phrase qui résonne comme un manifeste pour tous ceux qui refusent de voir leur discipline se transformer en simple divertissement.
Quoi qu'il advienne, une page se tourne. Et avec elle, c'est peut-être l'âme du MMA qui est en jeu.

