Le jour où le MMA a perdu son âme : quand la victoire prime sur le spectacle
Le samedi 10 août 2024 restera comme une soirée paradoxale pour les amateurs de MMA. D'un côté, Myktybek Orolbai a signé une performance technique historique en établissant un nouveau record UFC avec 19 takedowns réussis en trois rounds. De l'autre, Chris Curtis, figure emblématique du circuit pour son style offensif et son franc-parler, a quitté l'Octogone avec le sentiment d'avoir été volé d'un vrai combat. "C'est aussi amusant qu'un pet mouillé dans une église", a-t-il lâché sur Facebook, résumant en une phrase le malaise qui s'est installé dans la discipline.
Cette dichotomie entre efficacité et spectacle n'est pas nouvelle, mais elle atteint ici un paroxysme. Orolbai, 28 ans, a appliqué à la lettre une stratégie ultra-défensive, s'appuyant sur sa force physique et son expérience en lutte pour étouffer toute velléité offensive de Curtis. Résultat : un combat où les deux hommes n'ont passé que 47 secondes en position debout sur les 15 minutes réglementaires, selon les statistiques officielles de l'UFC. Pour Curtis, 35 ans et habitué aux guerres d'usure, cette approche a été vécue comme une trahison des valeurs du MMA.
"C'est incroyablement difficile de combattre un homme qui n'a aucune intention d'être dans un combat", a-t-il écrit, pointant du doigt une tendance de plus en plus répandue chez les jeunes combattants : privilégier la victoire à tout prix, même au détriment du spectacle. Cette critique rejoint celles formulées par d'autres vétérans comme Jorge Masvidal ou Dustin Poirier, qui dénoncent régulièrement l'évolution d'un sport où les "fight finishers" se font de plus en plus rares.
19 takedowns en 15 minutes : anatomie d'un record qui divise
Pour comprendre l'ampleur de la performance d'Orolbai, il faut remonter aux annales du MMA. Avant UFC Vegas 114, le record de takedowns réussis en un seul combat était détenu par Kamaru Usman avec 16 projections contre Gilbert Burns en 2021. Orolbai n'a pas seulement battu ce record, il l'a pulvérisé avec trois tentatives supplémentaires, réussissant 90% de ses attaques au sol selon les données de l'UFC Performance Institute.
Techniquement, le Kirghiz a exploité deux faiblesses majeures chez Curtis : son manque de mobilité latérale et sa difficulté à se défendre contre les doubles jambes. "Chris a toujours eu du mal contre les lutteurs purs", explique Daniel Cormier, ancien champion UFC et analyste pour ESPN. "Son style repose sur des contre-attaques en boxe et des coups de pied bas, mais dès qu'on le colle aux clôtures, il perd une grande partie de son arsenal."
Orolbai, médaillé de bronze aux Championnats du monde de lutte en 2019, a appliqué une méthode quasi-scientifique : enchaîner les projections dès que Curtis tentait une sortie de clinch, puis maintenir une pression constante au sol. "Il ne cherchait pas à soumettre, juste à accumuler les points", analyse John Danaher, l'un des entraîneurs de grappling les plus respectés au monde. "C'est une approche minimaliste mais diablement efficace, surtout contre un combattant comme Curtis qui a besoin d'espace pour exprimer son jeu."
Cette performance relance le débat sur l'équilibre des règles en MMA. Certains puristes, comme l'ancien champion Randy Couture, estiment que les juges devraient pénaliser les combattants qui refusent de s'engager. D'autres, comme Joe Rogan, soulignent que le MMA est avant tout un sport de combat où la victoire prime sur le spectacle. "Si Orolbai avait tenté 19 takedowns et échoué, on parlerait d'un combat nul, pas d'une performance historique", note le commentateur. "Le problème, c'est que le système récompense cette approche."
Chris Curtis : le déclin d'un guerrier ou l'échec d'un système ?
Avec trois défaites en quatre combats, dont deux par décision unanime, Chris Curtis se trouve à un carrefour de sa carrière. À 35 ans, l'âge commence à peser, mais c'est surtout son incapacité à s'adapter qui interroge. "The Action Man" a bâti sa réputation sur un style explosif et imprévisible, mélangeant coups de pied retournés et uppercuts dévastateurs. Mais face à des lutteurs comme Orolbai ou Khamzat Chimaev (qu'il a affronté en 2022), son manque de solutions au sol devient criant.
Pourtant, Curtis n'est pas un novice en grappling. En 2018, il a remporté le titre des poids moyens du LFA (Lega Fighting Alliance) en soumettant Marcel Fortuna par étranglement arrière. "Il a les outils, mais il les utilise mal", estime Firas Zahabi, entraîneur de Georges St-Pierre. "Contre Orolbai, il a passé son temps à essayer de se dégager au lieu de travailler des transitions vers le dos ou des clés de jambe. C'est une question de stratégie, pas de technique."
Cette série noire pose aussi la question de l'accompagnement des vétérans dans l'UFC. Contrairement à des organisations comme la Bellator ou la PFL, l'UFC a tendance à se séparer rapidement des combattants en déclin, sans leur offrir de transition vers des rôles d'entraîneur ou de commentateur. Curtis, qui cumule 46 combats professionnels, pourrait pourtant apporter une expérience précieuse aux jeunes pousses du roster.
Interrogé sur son avenir, le combattant reste évasif : "J'ai des choses à régler et des décisions à prendre. Mais je suis sorti de là sans blessure, juste avec mon ego meurtri. C'est déjà ça." Une déclaration qui sonne comme un adieu déguisé, même si Curtis a déjà prouvé par le passé qu'il savait rebondir.
Orolbai vs. le MMA spectacle : quand la victoire devient une insulte
Si Chris Curtis a été le grand perdant de la soirée, Myktybek Orolbai en est sorti avec une victoire... et une image écornée. Dans un sport où les fans paient pour voir du sang, des KO et des soumissions, le Kirghiz a offert un spectacle technique, mais soporifique. "Je ne suis pas là pour divertir, je suis là pour gagner", a-t-il déclaré en conférence de presse, assumant pleinement sa stratégie. Une phrase qui résume à elle seule le dilemme du MMA moderne : faut-il privilégier l'efficacité ou le spectacle ?
Cette question n'est pas nouvelle. En 2010, Jon Fitch avait été hué par le public après une victoire par décision unanime contre Thiago Alves, un combat marqué par un manque d'action. À l'époque, le président de l'UFC Dana White avait menacé de licencier Fitch s'il continuait à livrer des performances aussi peu engageantes. Pourtant, 14 ans plus tard, le problème persiste, et les combattants comme Orolbai en sont les nouveaux symboles.
Pourtant, le Kirghiz n'est pas un cas isolé. Des combattants comme Islam Makhachev ou Alexandre Pantoja ont prouvé qu'il était possible d'allier efficacité et spectacle, en dominant leurs adversaires tout en offrant des moments mémorables. "Orolbai a le potentiel pour devenir un champion, mais il doit apprendre à varier ses attaques", estime Chael Sonnen, ancien prétendant au titre des poids moyens. "19 takedowns, c'est impressionnant, mais si c'est tout ce qu'il sait faire, les meilleurs vont le contrer."
Lors de son prochain combat, Orolbai a annoncé vouloir doubler la mise sur les projections. Une stratégie risquée, car elle pourrait le rendre prévisible. Mais dans un sport où les règles favorisent les lutteurs, difficile de lui donner tort. "Le MMA est en train de devenir un sous-produit de la lutte", déplore Bas Rutten, légende du Pancrase. "Si on ne change pas les critères de jugement, on va finir par voir des combats où les deux gars passent 15 minutes à se tirer par le short."
Le futur du MMA : vers une révolution des règles ?
La controverse autour de l'UFC Vegas 114 relance le débat sur la nécessité de réformer les règles du MMA. Plusieurs pistes sont évoquées par les experts :
- Pénaliser les combattants qui refusent de s'engager : comme en boxe, où les juges peuvent retirer des points en cas de fuite ou de clinch excessif.
- Modifier les critères de jugement : donner plus de poids aux tentatives de soumission ou aux coups significatifs, plutôt qu'aux takedowns.
- Introduire un système de "round bonus" : récompenser financièrement les combattants qui offrent le plus de spectacle, comme c'est déjà le cas pour les "Performance of the Night".
- Limiter les projections en position debout : certaines organisations comme la ONE Championship interdisent les takedowns depuis la garde, forçant les combattants à rester debout.
Pour Lorenzo Fertitta, ancien propriétaire de l'UFC, le problème vient surtout de l'évolution des combattants : "Avant, les lutteurs venaient du NCAA et devaient apprendre le striking. Aujourd'hui, ils arrivent avec un niveau de grappling tellement élevé qu'ils n'ont même plus besoin de frapper. C'est ça qui tue le spectacle."
Une solution pourrait venir de l'innovation technologique. L'UFC teste actuellement des capteurs de mouvement capables de mesurer l'intensité des échanges et la variété des techniques utilisées. Ces données pourraient, à terme, être intégrées aux critères de jugement. "On pourrait imaginer un système où les juges notent non seulement le nombre de takedowns, mais aussi la dangerosité des positions ou la créativité des enchaînements", explique Jeff Novitzky, vice-président de l'UFC chargé de la santé et de la performance.
En attendant, les fans devront se contenter de combats comme celui d'Orolbai vs. Curtis, où la victoire prime sur tout le reste. Une tendance qui risque de s'accentuer avec l'arrivée de nouvelles générations de lutteurs, formés dès leur plus jeune âge aux techniques hybrides du MMA. "Le sport évolue, et nous devons évoluer avec lui", conclut Dana White. "Si les fans veulent du spectacle, ils n'ont qu'à regarder les combats de Conor McGregor. Les autres, eh bien... ils gagneront des titres."
L'UFC Vegas 114 restera comme un symbole des tensions qui traversent le MMA moderne. D'un côté, Myktybek Orolbai a prouvé qu'une stratégie minimaliste pouvait mener à la victoire, établissant au passage un record historique. De l'autre, Chris Curtis a incarné la frustration d'une génération de combattants et de fans qui voient le sport s'éloigner de ses racines spectaculaires.
Cette défaite pourrait bien marquer un tournant dans la carrière de Curtis, à moins qu'il ne parvienne à réinventer son jeu face aux nouveaux défis du MMA. Quant à Orolbai, son avenir dépendra de sa capacité à diversifier son arsenal, sous peine de devenir le symbole d'un sport où la victoire se gagne au sol, loin des projecteurs.
Une chose est sûre : si les règles ne changent pas, les combats comme celui-ci se multiplieront, et le MMA risque de perdre une partie de son âme. Comme le disait Bruce Lee, "Adapte-toi ou meurs". Une maxime qui s'applique aujourd'hui plus que jamais aux combattants... et à leur sport.

