1 minute 23 secondes : le temps qui a tout changé
Le Yas Island d’Abu Dhabi retenait son souffle. Tom Aspinall, le Britannique au palmarès impressionnant (14 victoires, 3 défaites), faisait face à Ciryl Gane, l’ancien champion intérimaire des poids lourds, dans un duel qui devait couronner l’un des deux comme prétendant numéro un. Pourtant, à peine le combat avait-il commencé que l’impensable se produisait : lors d’un échange serré, Gane, en cherchant à contrôler la tête de son adversaire, a accidentellement enfoncé ses doigts dans les yeux d’Aspinall. « J’ai senti comme si on m’avait transpercé les globes oculaires », déclarera plus tard le Britannique, la voix tremblante.
L’arbitre Marc Goddard n’a eu d’autre choix que d’arrêter le combat sur-le-champ. Aspinall, courbé en deux, les mains sur le visage, tentait désespérément de soulager une douleur décrite comme « insupportable ». Les caméras ont capté son visage déformé par la souffrance, un détail qui a immédiatement fait taire les premiers sifflets du public. Pourtant, dans les gradins, l’incompréhension persistait : comment un simple contact pouvait-il mettre fin à un combat aussi attendu ?
Derrière le bandage : l’ampleur d’une blessure invisible
Vingt minutes après l’incident, Tom Aspinall quittait l’octogone avec un bandage épais sur l’œil droit, incapable de l’ouvrir. Mais c’est Daniel Cormier, légende des poids lourds et commentateur pour l’UFC, qui a révélé l’étendue des dégâts : « Son œil gauche est aussi touché. Il ne voit presque rien, c’est grave. » Une information confirmée par les médecins sur place, qui ont immédiatement décidé de son transfert à l’hôpital le plus proche.
Les blessures oculaires dans les sports de combat sont rares, mais leurs conséquences peuvent être dévastatrices. En 2019, Yair Rodriguez avait subi une déchirure rétinienne après un coup de coude, l’éloignant des cages pendant plus d’un an. Pour Aspinall, déjà marqué par une rupture des ligaments croisés en 2022, cette nouvelle épreuve tombe au pire moment. « Un combattant vit avec son corps, mais ses yeux, c’est son avenir », rappelle le Dr. Paulina Tomasik, spécialiste en médecine sportive interviewée par MMA Fighting.
Dans les coulisses, les équipes médicales ont évoqué un possible détachement partiel de la rétine, bien que les examens définitifs soient encore en cours. Une hypothèse qui, si elle se confirmait, pourrait éloigner Aspinall des cages pour 6 à 12 mois – un scénario catastrophe pour un athlète de 31 ans en pleine conquête du titre.
« Il exagère ! » : quand le public d’Abu Dhabi siffle la douleur
Alors qu’Aspinall, sonné, tentait d’expliquer son état à l’arbitre, une partie du public a réagi avec hostilité. « Stand up! » (« Relève-toi ! »), « It’s just a finger! » (« Ce n’est qu’un doigt ! ») – les cris ont fusé dans l’arène, certains spectateurs estimant que le Britannique abandonnait trop facilement. Une réaction qui a ulcéré les experts présents, à commencer par Daniel Cormier : « Ceux qui huent ne comprennent pas la gravité. Une blessure aux yeux, ça ne se voit pas toujours, mais ça peut détruire une carrière. »
Les réseaux sociaux se sont embrasés. D’un côté, les détracteurs d’Aspinall, pointant son « manque de mental » et rappelant son forfait contre Jon Jones en 2023 pour blessure. De l’autre, les défenseurs, partageant des captures d’écran de son œil rougi et enflé, ou citant des cas similaires comme celui de Charles Oliveira, qui avait frôlé la cécité après un coup de pouce en 2017. « Les gens oublient que ces gars risquent leur santé à chaque combat », a tweeté le journaliste Ariel Helwani.
L’UFC, de son côté, a tenté de calmer le jeu en diffusant un communiqué rappelant que « la sécurité des athlètes est la priorité absolue ». Une position qui contraste avec les rumeurs persistantes sur la pression exercée sur les combattants pour éviter les arrêts de combat – surtout dans un main event aussi lucratif.
Gane dans l’embarras, Aspinall dans l’incertitude : et maintenant ?
Ciryl Gane, visiblement affecté par l’issue du combat, a présenté ses excuses publiques : « Je n’ai jamais voulu ça. Tom est un guerrier, et je prie pour qu’il se remette vite. » Pour le Français, cette issue en no-contest est un coup dur : une victoire lui aurait permis de se relancer après sa défaite face à Jon Jones en 2023. Désormais, il devra attendre une nouvelle opportunité, tandis que les critiques sur son « manque d’agressivité » risquent de resurgir.
Quant à Tom Aspinall, l’avenir est flou. Si les examens confirment une lésion sérieuse, son retour pourrait être retardé de plusieurs mois. Pire : une récidive pourrait mettre fin à sa carrière. « Je me bats depuis que j’ai 15 ans. Si je dois arrêter à cause de ça, ce sera une tragédie », a-t-il confié à ESPN MMA. Son équipe, contactée par RMC Sport, a refusé de commenter, invoquant « l’attente des résultats médicaux ».
Du côté de l’UFC, la question se pose : comment éviter que de tels accidents ne se reproduisent ? Certains proposent des gants modifiés avec des protections renforcées au niveau des doigts, comme en boxe. D’autres évoquent un renforcement des règles sur les prises de tête. Une chose est sûre : après ce no-contest, le débat sur la sécurité des combattants est relancé de plus belle.
Le syndrome du « presque » : quand l’UFC 321 entre dans l’histoire… pour les mauvaises raisons
L’UFC 321 restera comme l’édition où tout a basculé en un clin d’œil. Un main event vendu comme « le duel des titans », réduit à néant par un geste involontaire. Pour les fans, c’est la frustration d’un combat fantôme ; pour les parieurs, ce sont des millions de dollars perdus (les bookmakers avaient estimé le match à 50-50). Pour les deux combattants, c’est une occasion manquée de marquer l’histoire.
Ironie du sort : ce n’est pas la première fois qu’un no-contest fait polémique à Abu Dhabi. En 2020, Khabib Nurmagomedov avait été critiqué pour avoir « simulé » une blessure à l’œil contre Justin Gaethje – avant de dominer le combat. Trois ans plus tard, l’histoire se répète, mais avec des enjeux bien plus lourds. « L’UFC est un sport, pas un spectacle. Parfois, la réalité dépasse la fiction », résume le journaliste John Morgan.
Reste une question : et si ce no-contest était en réalité un tournant ? Pour Aspinall, peut-être l’occasion de repenser sa carrière ; pour Gane, un électrochoc pour redevenir le « Bon Gamin » impitoyable qu’il était. Une chose est certaine : à Abu Dhabi, personne n’oubliera cette soirée où le MMA a montré son visage le plus cruel… et le plus humain.

