Un titre UFC qui divise : quand la stratégie éclipse le sport
Juillet 2024. Depuis sa victoire éclatante contre Charles Oliveira à l’UFC 317, Ilia Topuria est officiellement le roi des poids légers. Pourtant, son règne commence déjà sous le signe de la polémique. Arman Tsarukyan, premier prétendant au titre et invaincu depuis 2019, n’a pas mâché ses mots lors d’une récente interview : "Topuria évite le combat qui compte. Il préfère un adversaire facile pour garder sa ceinture avant de monter en poids mi-moyens. C’est une stratégie, pas du sport."
Derrière ces accusations, une question persiste : un champion a-t-il le droit de choisir ses combats pour optimiser sa carrière, ou doit-il systématiquement affronter le numéro 1, quitte à risquer sa ceinture ? Pour Tsarukyan, la réponse est claire : "Si tu veux être considéré comme le meilleur, tu bats le meilleur. Pas le cinquième ou le sixième." Une prise de position qui résonne comme un défi lancé directement à Topuria… et à l’UFC.
Car le problème dépasse le simple clash entre les deux hommes. Depuis des mois, les rumeurs enfient autour du prochain adversaire de Topuria. Alors que Paddy Pimblett (5ᵉ du classement) est ouvertement courtisé pour son charisme et son aura médiatique, Tsarukyan, lui, attend toujours. Pire : certains observateurs, comme le journaliste Ariel Helwani, suggèrent que l’UFC pourrait même envisager un combat contre Conor McGregor – un match bien plus lucratif, mais sportivement discutable, McGregor n’étant même pas classé.
Tsarukyan, lui, n’a pas de temps à perdre avec ces spéculations : "Je ne suis pas là pour faire joli. Je suis là pour devenir champion. Si Topuria a peur, qu’il le dise. Mais qu’il ne cache pas derrière des calculs."
Topuria : un champion calculateur ou un stratège avisé ?
Il faut dire que la situation de Ilia Topuria est particulière. Depuis son arrivée dans l’octogone, le Géorgien (né en Allemagne et combattant sous pavillon espagnol) a toujours affiché une ambition démesurée : dominer les poids légers, puis monter en poids mi-moyens pour y répéter l’exploit. Un parcours qui rappelle celui de Conor McGregor… ou de Islam Makhachev, actuel roi des légers, qui a longtemps évité les combats "inutiles" pour préserver son corps et son statut.
Pourtant, la comparaison a ses limites. Makhachev, avant de devenir champion, avait affronté (et battu) les meilleurs : Dustin Poirier, Charles Oliveira, Alexander Volkanovski (en poids léger). Topuria, lui, n’a pas encore ce palmarès. Sa victoire contre Oliveira, bien que spectaculaire, reste son seul succès contre un top 3. D’où le scepticisme de Tsarukyan : "Il a battu Oliveira, c’est bien. Mais maintenant, il faut qu’il prouve qu’il peut le refaire. Contre moi."
Du côté de l’entourage de Topuria, on rétorque que la stratégie est légitime. Fernando Lopez, son entraîneur, a déclaré : "Ilia a un plan. Il veut dominer les légers, puis monter en mi-moyens. Pourquoi risquer un combat inutile contre Tsarukyan si Pimblett ou un autre peut lui offrir la même visibilité avec moins de risques ?" Un argument qui fait grincer des dents chez les puristes, mais qui reflète une réalité du MMA moderne : le sport-business prime souvent sur le sport tout court.
Reste une question : cette approche ne risque-t-elle pas de fragiliser l’héritage de Topuria ? Daniel Cormier, légende de l’UFC, a récemment averti : "Si tu es champion et que tu évites le numéro 1, un jour, on se souviendra de toi comme du gars qui a eu peur. Pas comme d’un grand champion."
Tsarukyan, l’outsider qui veut forcer le destin
Dans cette équation, Arman Tsarukyan joue un rôle clé. L’Arménien, âgé de 27 ans, est peut-être le combattant le plus sous-estimé de la division. Avec un style explosif, alliant lutte sambo et boxe précise, il a enchaîné les victoires contre des adversaires redoutables : Damir Ismagulov, Joel Alvarez, Gamrot (deux fois). Pourtant, malgré son statut de numéro 1, il peine à obtenir le combat qu’il mérite.
Son dernier combat, en mars 2024 contre Mateusz Gamrot, a été une démonstration de maîtrise. Tsarukyan a dominé l’ancien prétendant au titre pendant cinq rounds, prouvant qu’il était prêt pour l’étape supérieure. Pourtant, l’UFC semble hésiter. Pourquoi ? "Parce que je ne vends pas assez de PPV ? Parce que je ne fais pas le show comme Pimblett ?", s’interroge-t-il. Une frustration compréhensible, quand on sait que Pimblett, malgré son classement inférieur, génère des audiences records grâce à son charisme.
Pourtant, Tsarukyan a un atout majeur : il incarne le combat parfait pour Topuria. Un adversaire crédible, mais pas invincible ; un style qui mettra le champion à l’épreuve sans pour autant le discréditer en cas de victoire. Michael Bisping, autre légende de l’UFC, a d’ailleurs déclaré : "Si Topuria bat Tsarukyan, personne ne pourra contester sa légitimité. S’il choisit Pimblett, on continuera à se demander s’il est vraiment le meilleur."
Alors, Tsarukyan attend. Et prépare. Dans une récente vidéo postée sur ses réseaux, on le voit s’entraîner avec Khabib Nurmagomedov, qui lui aurait glissé : "Sois patient. Ton heure viendra. Et quand elle viendra, tu devras être prêt à tout écraser." Un conseil que l’Arménien semble bien décidé à suivre.
L’UFC dans la tourmente : business vs. sportivité
Au cœur de cette polémique, l’UFC se retrouve face à un dilemme récurrent : privilégier les combats les plus rentables ou ceux qui ont le plus de sens sportif ? Avec l’essor des superfights (combats inter-catégories) et des rivalités médiatisées, la ligne est de plus en plus floue.
Prenons l’exemple de Jon Jones. Le "Bones" a longtemps été critiqué pour avoir évité des adversaires comme Francis Ngannou (qu’il a finalement affronté en 2023) ou Stipe Miocic. Pourtant, personne ne remet en cause son statut de GOAT ("Greatest Of All Time"). Pourquoi ? Parce qu’il a fini par battre tout le monde. Topuria, lui, n’en est qu’au début de son règne. S’il veut éviter le même sort que Fabricio Werdum (champion critiqué pour ses choix d’adversaires), il devra, tôt ou tard, affronter Tsarukyan.
Du côté des fans, les avis sont partagés. Sur les réseaux, le hashtag #GiveTsarukyanHisShot gagne en popularité, tandis que d’autres estiment que Topuria a le droit de gérer sa carrière comme il l’entend. Joe Rogan, commentateur emblématique, a résumé le débat : "C’est un sport, mais c’est aussi un business. Le problème, c’est quand le business prend le pas sur l’intégrité sportive. Là, on frôle la limite."
Une chose est sûre : plus Topuria attendra, plus la pression montera. Et Tsarukyan, lui, sera là, prêt à en profiter.
Derrière les coulisses : quand les ego s’entrechoquent
Ce que peu de gens savent, c’est que la tension entre Tsarukyan et Topuria ne date pas d’hier. Dès 2022, les deux hommes s’étaient échangés des piques sur les réseaux. À l’époque, Topuria, alors en pleine ascension, avait déclaré : "Tsarukyan ? C’est un bon combattant, mais il n’a pas le niveau pour me battre." Une phrase que l’Arménien n’a pas oubliée.
Plus récemment, lors d’un événement à Dubaï, les deux hommes se sont croisés en coulisses. Selon des témoins, l’échange aurait été très tendu, avec des mots comme "tu as peur" et "tu ne mérites pas cette ceinture" qui auraient fusé. Preuve que le clash n’est pas qu’une question de classement… mais aussi d’ego.
Autre détail révélateur : Tsarukyan s’entraîne désormais régulièrement avec Islam Makhachev, l’homme que Topuria rêve de battre pour s’imposer comme le nouveau roi des légers. Une alliance qui n’est pas anodine. Comme le confie un proche de Tsarukyan : "Il veut que Topuria sache une chose : s’il l’affronte, ce sera la guerre. Pas un combat, une guerre."
De son côté, Topuria joue la carte de la sérénité. Lors d’une récente conférence de presse, il a souri en entendant le nom de Tsarukyan : "Il parle, il parle… Mais quand il sera dans la cage avec moi, il ne dira plus rien." Une réponse qui, loin d’apaiser les tensions, a encore attisé la colère de l’Arménien.
Et maintenant ? Les scénarios possibles
Alors, que peut-il se passer dans les prochains mois ? Plusieurs options se dessinent :
1. Topuria vs. Pimblett (scénario "business") : Un combat qui ferait exploser les ventes de PPV, mais qui laisserait un goût d’inachevé. Tsarukyan, lui, continuerait à réclamer sa chance, avec le risque de voir l’UFC lui proposer un combat contre Dustin Poirier ou Justin Gaethje pour le "consoler".
2. Topuria vs. Tsarukyan (scénario "sportif") : Le combat que tout le monde attend. Un choc de styles, une bataille pour la légitimité. Le vainqueur deviendrait indiscutablement le roi des légers… et le perdant devrait rebâtir sa carrière.
3. Topuria monte directement en mi-moyens : Un scénario risqué, mais pas impossible. Si le Géorgien décide de sauter l’étape Tsarukyan pour affronter Leon Edwards ou Kamaru Usman, il s’exposerait à des critiques encore plus virulentes.
Pour Dana White, le président de l’UFC, le choix sera cornélien. D’un côté, un combat contre Pimblett garantirait des millions de dollars. De l’autre, un affrontement contre Tsarukyan apaiserait les critiques et donnerait une crédibilité immédiate au titre.
Tsarukyan, lui, a déjà tranché : "Qu’il choisisse l’argent ou le respect. Moi, je sais ce que je choisirais. Et quand on se rencontrera, il le saura aussi."

