"The Rock" dans la peau du "Smashing Machine" : quand la fiction dépasse la légende
Imaginez Dwayne Johnson, icône hollywoodienne, se glisser dans la peau de Mark Kerr, un colosse des MMA dont la carrière a oscillé entre triomphes historiques et abîmes personnels. C’est le pari fou de The Smashing Machine, biopic produit par A24 (à qui l’on doit Hereditary ou Moonlight), qui promet de révolutionner le genre du film sportif. Le projet s’inspire du documentaire culte de 2002, du même nom, qui avait déjà révélé au grand public les excès et la grandeur de l’ère Pride FC – cette période où le MMA était un Far West sans lois, où les combats se terminaient parfois en bains de sang.
Mais pourquoi Kerr ? Parce que son histoire est celle d’un métissage rare : un lutteur olympique (il a frôlé les JO de 1992) devenu machine à soumettre dans la cage, puis victime de ses propres démons. Entre 1997 et 2000, il a dominé les plus grands tournois du monde, avec des victoires contre des monstres comme Dan Severn ou Igor Vovchanchyn. Pourtant, derrière les soumissions éclair (son smashing – un enchaînement de coups et de clés – était redouté), se cachait un homme rongé par la douleur, physique et mentale. Une dualité que Johnson, lui-même ancien joueur de football américain et fils de catcheur, était destiné à incarner.
Le choix de Benny Safdie à la réalisation n’est pas anodin. Après Uncut Gems (2019), où il avait capturé l’anxiété étouffante d’un bookmaker new-yorkais, le cinéaste applique ici la même intensité claustrophobique… mais dans un octogone. *"Je voulais que le public ressente chaque respiration laborieuse, chaque goutte de sueur qui tombe sur le tatami"*, confiait-il à Deadline. Pour y parvenir, il a imposé un tournage éprouvant : les acteurs ont suivi un entraînement MMA intensif, et les scènes de combat ont été improvisées à 30%, une première dans un biopic de cette envergure.
Venise 2024 : quand le MMA fait pleurer la critique
La présentation du film à la Mostra de Venise restera dans les annales. Dès les premières images – un plan-serré sur le visage tuméfié de Kerr après un combat –, la salle a été saisie par une émotion rare. À la fin de la projection, 15 minutes d’ovation debout, des critiques en larmes, et un Lion d’Argent pour Safdie. *"C’est bien plus qu’un film sur le sport, c’est une tragédie grecque moderne"*, résumait Variety. Même Mark Kerr en personne, présent ce soir-là, a avoué avoir *"revécu des moments si douloureux"* qu’il a dû quitter la salle à deux reprises.
Ce qui a marqué les spectateurs ? L’absence de glorification. Contrairement à des films comme Warrior (2011) ou Creed (2015), où le sport est un vecteur de rédemption, The Smashing Machine montre le MMA sans fard : les combats truqués (une réalité des Pride FC), les blessures cachées, les dépendances aux antidouleurs qui ont détruit des carrières. Une scène en particulier a choqué : celle où Kerr, sous l’emprise des opioïdes, s’effondre dans un motel sordide, tandis que des images d’archives de ses combats défilent à la télé. *"On ne voit jamais ça dans les films sportifs"*, soulignait The Hollywood Reporter, *"ici, la chute est aussi brutale que les coups de pied dans la cage."*
Autre élément clé : l’immersion sonore. Safdie a travaillé avec le compositeur Daniel Lopatin (alias Oneohtrix Point Never) pour créer une bande-son où se mêlent souffles haletants, cris de la foule japonaise (les Pride FC avaient leur QG à Tokyo), et des silences oppressants. *"Le son est un personnage à part entière"*, explique Lopatin. *"Quand Kerr est en train de perdre conscience dans une clé de bras, on entend son cœur battre à 200 à l’heure… puis plus rien. Juste le bruit de l’articulation qui craque."* Un réalisme presque insoutenable.
Le casting parfait : quand les légendes du MMA jouent leur propre histoire
Si The Rock porte le film avec une performance physique et émotionnelle saluée (il a perdu 12 kg pour coller au physique de Kerr en 1999), c’est l’ensemble du casting qui impressionne. Emily Blunt, dans le rôle de Dawn Staples, l’ex-femme de Kerr, apporte une dimension intime déchirante. Leurs scènes de dispute, où elle lui reproche son "addiction à l’adrénaline", sont d’une violence psychologique rare.
Mais la vraie surprise vient des vrais combattants qui jouent leurs propres rôles ou ceux de leurs rivaux :
- Oleksandr Usyk (champion du monde de boxe) incarne Igor Vovchanchyn, le "Ice Cold" ukrainien, rival emblématique de Kerr. Leur combat de 1999, reconstitué, est l’une des séquences les plus intenses du film.
- Ryan Bader (ex-champion Bellator) prête ses traits à Mark Coleman, mentor de Kerr et double champion UFC. Leur relation père-fils à l’écran est bouleversante.
- Bas Rutten, légende des MMA et commentateur historique, joue… lui-même, dans des scènes où il analyse les combats de Kerr avec un mélange de respect et de lucidité.
- Satoshi Ishii (médaillé d’or en judo aux JO) et Roberto Abreu (champion de jiu-jitsu brésilien) complètent ce casting 100% combat, où chaque acteur a vraiment frappé pendant le tournage.
*"Avoir Usyk sur le plateau, c’était surréaliste"*, raconte Eric Jacobus, coordinateur des combats. *"Il bouge comme un vrai fighter, avec cette économie de mouvement qui fait peur. Quand il a improvisé une séquence de coups de poing avec The Rock, tout le monde a retenu son souffle. On aurait dit un vrai round des Pride FC."* Un réalisme poussé à l’extrême, qui contraste avec les chorégraphies trop lisses de la plupart des films de combat.
"Derrière la légende, il y a toujours un homme brisé" : la face sombre du MMA
Ce qui distingue The Smashing Machine, c’est son refus du manichéisme. Kerr n’est ni un héros ni un anti-héros : c’est un homme complex, génie tactique dans la cage mais perdu hors des projecteurs. Le film explore sans détours :
- L’addiction aux opioïdes : Kerr a avoué avoir pris jusqu’à 40 comprimés par jour pour supporter les douleurs. Une scène montre son sevrage en direct, filmé comme un combat contre lui-même.
- Les combines des Pride FC : le film révèle comment certains combats étaient arrangés pour favoriser les stars locales, une pratique courante à l’époque.
- La pression médiatique : Kerr était présenté comme "l’homme le plus dangereux du monde" par la presse japonaise. Un titre qui l’a écrasé.
- L’après-carrière : contrairement à d’autres légendes, Kerr n’a pas su rebondir. Le film montre son exil, ses tentatives de comeback ratées, et sa réconciliation difficile avec sa famille.
*"On ne voulait pas faire un film sur un winner, mais sur un survivant"*, explique Safdie. Pour cela, il a intégré des images d’archives inédites, comme des rushs des entraînements de Kerr en 1998, où on le voit s’évanouir de fatigue, ou des extraits de ses interviews délirantes sous l’emprise des médicaments. *"Ces documents montrent à quel point il était seul. Même entouré, il était dans sa bulle de souffrance."*
Le film ose aussi une comparaison audacieuse : celle entre Kerr et Mike Tyson. Tous deux enfants prodiges, tous deux détruits par la célébrité, tous deux redevenus humains après être tombés au plus bas. Une scène clé montre Kerr regardant un combat de Tyson à la télé, en pleurs : *"On est les mêmes, lui et moi. Des monstres qu’on a fabriqués pour les regarder se détruire."*
Pourquoi ce film va marquer l’histoire du cinéma sportif
Avec The Smashing Machine, le MMA entre enfin dans le grand cinéma, non pas comme un simple décor, mais comme un sujet à part entière, avec ses héroïsmes et ses horreurs. Voici pourquoi ce film est un jalon :
- Un réalisme inégalé : grâce aux caméras embarquées, aux acteurs-combattants et à l’absence de glamour, le film capture l’essence brute du MMA des années 90.
- Une bande-son révolutionnaire : le mélange de bruits de combat, de silences et de musique électronique crée une expérience sensorielle unique.
- Un portrait psychologique profond : Kerr n’est pas idéalisé. Ses faiblesses, ses erreurs, ses moments de grâce sont montrés avec la même intensité.
- Un hommage aux fans : les clins d’œil aux puristes (reconstitution du Pride FC 10, répliques cultes de Bas Rutten) font de ce film une lettre d’amour aux amateurs de MMA.
- Un miroir de notre époque : à l’heure où les dépendances aux opioïdes font rage aux États-Unis, l’histoire de Kerr résonne comme un avertissement.
Pour les non-initiés, le film est une porte d’entrée fascinante dans l’univers du MMA. Pour les fans, c’est une madeleine de Proust – un retour aux années folles des Pride FC, où tout était possible, pour le meilleur et pour le pire. Et pour le cinéma, c’est une preuve que les films sportifs peuvent être des œuvres d’art, à mi-chemin entre le documentaire et la tragédie shakespearienne.
*"The Smashing Machine n’est pas juste un film sur les MMA. C’est un film sur la condition humaine"*, résumait Screen Daily. Une phrase qui résume à elle seule l’ambition – et la réussite – de ce projet aussi brutal que poignant.
Quand les lumières de la salle se rallument après la projection de The Smashing Machine, une question s’impose : comment un sport aussi violent peut-il produire des récits aussi humains ? Benny Safdie et Dwayne Johnson y répondent avec une honneteté rare, transformant la légende de Mark Kerr en une méditation sur la gloire, la chute, et la rédemption.
Le film sortira en salles en décembre 2024, avec une version longue prévue pour les plateformes (incluant 45 minutes de scènes coupées, dont des entretiens avec des figures des Pride FC). D’ici là, une chose est sûre : après The Wrestler (2008) sur la catch, et Raging Bull (1980) sur la boxe, le MMA a enfin son chef-d’œuvre cinématographique. Et comme le disait Kerr lui-même : *"Dans la cage, tu es seul face à toi-même. Le reste, c’est du cinéma."* The Smashing Machine est précisément ce film qui brise le quatrième mur… pour nous faire vivre cette solitude.

