"Je pouvais perdre ma jambe… ou mon rêve. J’ai choisi mon rêve."
Le 11 mai 2024, quand Jafel Filho est monté dans l’octogone pour affronter Allan Nascimento à l’UFC 298, peu de gens savaient qu’il livrait bien plus qu’un combat de MMA. Derrière son regard déterminé se cachait un corps en sursis, rongé par une infection foudroyante causée par une morsure d’araignée survenue quelques jours plus tôt. "Les médecins m’ont dit : ‘Si tu prends l’avion comme ça, tu risques une thrombose. Si tu combats, tu risques l’hyperventilation pulmonaire.’ Mais déclarer forfait ? Impossible.", confie-t-il aujourd’hui, le sourire en coin, comme s’il évoquait une simple anecdote de préparation.
Pendant dix heures de vol vers Las Vegas, Filho est resté debout, refusant de s’asseoir pour éviter que le sang ne stagne dans sa jambe enflée. "J’avais l’impression d’avoir un poids mort attaché à moi. À un moment, j’ai cru que j’allais m’évanouir.", se souvient-il. Pourtant, il n’a rien dit. Pas même à son équipe de la Nova Uniao, pas même à son entraîneur légendaire, Andre Pederneiras. Seul secret partagé : celui de sa femme, complice malgré elle de cette folie. "Elle pleurait en me regardant faire mes valises. Elle savait que je jouais avec ma santé… mais elle sait aussi ce que l’UFC représente pour moi."
Le jour du combat, l’infection avait déjà provoqué une réaction en chaîne : fièvre, essoufflement, et cette sensation étrange que sa jambe "n’était plus à lui". Pourtant, quand la cloche a retenti, Filho a attaqué comme un démon. "Au premier round, j’ai failli soumettre Nascimento. J’avais les bras lourds, la vision trouble, mais j’ai cru tenir le miracle.", explique-t-il. Finalement, c’est une défaite aux points qui s’est inscrite à son palmarès. Mais dans les coulisses, une autre victoire se dessinait : celle d’un homme qui avait défié la médecine pour rester fidèle à son rêve.
Nova Uniao : quand le mensonge devient stratégie de guerre
À la Nova Uniao, le temple brésilien du MMA où s’entraînent des légendes comme José Aldo ou Renan Barão, on ne badine pas avec la préparation. Pourtant, Jafel Filho a transformé son camp d’entraînement en un théâtre d’ombres. "Je mentais à chaque séance. Quand Pederneiras me demandait comment je me sentais, je répondais ‘100%’. En réalité, je marchais à peine.", avoue-t-il. Son entraîneur, un vétéran qui a tout vu, n’a percé le pot aux roses qu’à la veille du pesage.
"Andre m’a fait faire des tests physiques improvisés : des sprints, des enchaînements au sol… Je serrais les dents, mais je voyais dans ses yeux qu’il savait que quelque chose clochait.", raconte Filho. Le lendemain, Pederneiras l’a pris à part : "Tu es sûr de toi ? Parce que là, c’est ta carrière – et peut-être ta vie – que tu mets en jeu." La réponse de Filho ? Un simple hochement de tête. "Il n’a pas insisté. Dans ce métier, on sait que parfois, la folie est une arme."
Cette omerta a créé une tension palpable dans l’équipe. Certains coéquipiers, comme Douglas Silva de Andrade, ont senti que quelque chose n’allait pas, mais personne n’a osé poser de questions. "Dans le MMA, on respecte le silence des guerriers. Même si ce silence peut tuer.", commente un proche de la team. Aujourd’hui, Filho assume pleinement ce choix : "Irresponsable ? Sans doute. Mais si c’était à refaire, je referais exactement la même chose."
L’héritage de José Aldo : quand Rio devient une terre de rédemption
Le 10 août 2024, quand Jafel Filho foulera l’octogone de l’UFC Rio pour affronter Clayton Carpenter, ce ne sera pas un combat comme les autres. Ce sera un retour aux sources. "La première fois que je suis venu ici, j’avais 14 ans. J’étais dans les gradins, à hurler ‘Uh vai morrer!’ pour José Aldo. Aujourd’hui, ce sera pour moi que les gens crieront.", déclare-t-il, ému. Le Jeunesse Arena, anciennement connu sous le nom de HSBC Arena, est un lieu chargé d’histoire pour le MMA brésilien. C’est ici qu’Aldo a dominé le monde, c’est ici que Filho compte écrire sa propre légende.
Son adversaire, Clayton Carpenter, représente un défi tactique intéressant. Connu pour son endurance à toute épreuve et son style "prévisible mais efficace", selon Filho, Carpenter pourrait payer cher son manque de polyvalence. "Il a un bon cardio, mais son jiu-jitsu a des failles. Et moi, je suis un spécialiste du grappling.", analyse-t-il. Contrairement à son dernier combat, où il devait "survivre" à chaque round, Filho aborde ce duel avec une sérénité inédite. "Cette fois, pas de vol debout, pas de jambe en suris, pas de mensonges. Juste moi, à 100%, face à un gars qui ne sait pas ce qui l’attend."
Pour Andre Pederneiras, ce combat est bien plus qu’une simple confrontation sportive : "Jafel a prouvé qu’il était prêt à tout pour l’UFC. Maintenant, il doit prouver qu’il peut gagner sans se détruire." Une phrase qui résume à elle seule l’enjeu de cette soirée. Filho, lui, voit plus grand : "Je ne veux pas juste gagner. Je veux que les gens se souviennent de ce combat comme celui où un Brésilien a fait taire ses démons… et son adversaire."
Derrière le guerrier : l’homme qui a frôlé l’amputation
Ce que peu de gens savent, c’est que l’infection de Filho était si grave que les médecins avaient évoqué le mot interdit : amputation. "Ils m’ont dit que si ça empirait, ils devraient couper. J’ai ri. Je leur ai répondu : ‘Alors coupez après le combat.’", raconte-t-il, le regard soudain sérieux. Pendant des semaines, il a vécu avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Sa femme, Bruna, se souvient : "Il s’entraînait avec un bandage si serré que sa jambe devenait violette. Le soir, il pleurait de douleur, mais le lendemain, il recommençait."
Pourtant, dans cette épreuve, Filho a trouvé une force insoupçonnée. "Quand tu frôles la catastrophe, tu réalises que la peur est un luxe. Dans l’octogone, j’ai compris que je n’avais plus peur de rien.", confie-t-il. Cette philosophie, il la doit en partie à José Aldo, son idole, qui a su rebondir après des défaites humiliantes. "Aldo m’a appris une chose : un vrai champion n’est pas celui qui ne tombe jamais, mais celui qui se relève avec plus de rage."
Aujourd’hui, sa jambe est guérie, mais les cicatrices – physiques et mentales – restent. "Parfois, je me réveille la nuit en sursaut, comme si j’entendais encore les médecins me dire : ‘Tu ne combattras plus.’ Mais quand je me regarde dans le miroir, je me dis : ‘Tu l’as fait. Tu as battu l’araignée, la douleur, et même toi-même.’" Et c’est peut-être ça, la plus grande victoire de Jafel Filho : avoir transformé son calvaire en armure.
Clayton Carpenter : l’adversaire "parfait" pour une renaissance
Si Filho avait pu choisir son adversaire pour son retour, il aurait probablement jeté son dévolu sur Clayton Carpenter. Pourquoi ? Parce que le style de l’Américain, basé sur un volume de frappes élevé et une endurance à toute épreuve, est prévisible. "Il va me foncer dessus comme un train, et je vais le faire dérailler.", prédit Filho avec un sourire carnassier. Spécialiste du jiu-jitsu brésilien, il compte bien exploiter les failles de Carpenter au sol, où son adversaire a déjà montré des limites (voir sa défaite par soumission face à Jafel Filho… une coïncidence de nom qui fait sourire).
Mais attention : Carpenter n’est pas un faire-valoir. Avec un record de 13 victoires pour 3 défaites, il a prouvé qu’il savait tenir la distance et surprendre ses adversaires. "Je ne le sous-estime pas. Mais je sais une chose : il n’a jamais affronté un gars qui a failli perdre une jambe pour en arriver là.", lance Filho. Une déclaration qui en dit long sur son état d’esprit. Pour lui, ce combat n’est pas qu’une question de technique ou de stratégie : c’est une question d’honneur.
Les bookmakers donnent les deux hommes au coude-à-coude, avec une légère préférence pour Carpenter en raison de son expérience récente. Mais Filho s’en moque. "Les parieurs ne savent pas ce que j’ai dans le cœur. Moi, je sais une chose : quand je vais entendre les cris du public de Rio, je vais devenir inaidable." Une promesse qui, si elle se réalise, pourrait bien marquer le début d’une nouvelle ère pour ce combattant hors norme.

