Quand un doigt change le cours d'un combat : l'analyse sans concession de Ngannou
Le 21 octobre 2023, le UFC 293 à Sydney tournait au cauchemar pour Tom Aspinall. Un coup de doigt accidentel de Ciryl Gane dans son œil droit, à peine 1 minute et 11 secondes après le début du premier round, forçait l'arrêt prématuré du combat. Une décision qui avait divisé la communauté MMA, entre ceux y voyant une précaution nécessaire et ceux criant à l'exagération. Francis Ngannou, lui, n'a aucun doute : "C'est la seule décision possible. Les gens ne réalisent pas à quel point c'est dangereux."
Dans une interview récente accordée à ESPN MMA, l'ancien champion poids lourds a développé son raisonnement avec la précision d'un chirurgien : "Un coup bas, aussi douloureux soit-il, vous pouvez encore bouger, réfléchir, contre-attaquer. Un problème de vision ? Vous devenez une cible immobile. Votre cerveau ne peut plus anticiper les coups, votre équilibre est perturbé... C'est comme se battre les yeux bandés, sauf que là, vous ne l'avez pas choisi." Une comparaison frappante qui rappelle son propre combat contre Stipe Miocic en 2018, où une atteinte similaire avait failli compromettre sa performance.
Ngannou va plus loin en critiquant la culture du "toujours continuer" dans le MMA : "On glorifie les combattants qui résistent à tout prix, mais c'est une erreur. Aspinall a fait preuve de professionnalisme en signalant immédiatement le problème. Ce n'est pas de la faiblesse, c'est de l'intelligence." Une position qui tranche avec certains commentaires de fans sur les réseaux sociaux, où Aspinall avait été accusé d'avoir "abandonné trop vite".
"Ils ne comprennent pas" : Ngannou dénonce l'hypocrisie des critiques
Ce qui irrite particulièrement Ngannou, c'est le deux poids-deux mesures appliqué par une partie du public. "Quand un combattant saigne abondamment à cause d'un coup de coude, tout le monde trouve normal que le médecin arrête le combat. Mais pour un œil ? Soudain, c'est 'il exagère', 'il devrait tenir'. C'est incohérent !" s'exclame-t-il, visiblement agacé par cette contradiction.
Il rappelle un fait souvent oublié : les règles unifiées du MMA (article 3.4) classent explicitement les coups dans les yeux comme fouls (fautes) pouvant entraîner un arrêt immédiat si l'arbitre juge que le combattant ne peut plus se défendre correctement. "Ce n'est pas une question d'opinion, c'est écrit dans les textes. Mais les gens préfèrent juger sans connaître les règles", souligne-t-il avec un sourire ironique.
Pour illustrer son propos, Ngannou évoque un exemple marquant : le combat Charles Oliveira vs. Nik Lentz en 2019, où Oliveira avait été victime d'un coup de genou illégal suivi d'un doigt dans l'œil. "Personne n'avait critiqué l'arrêt à l'époque. Pourquoi traiter Aspinall différemment ? Parce qu'il est britannique et qu'on attend de lui qu'il soit un 'dur' ? Les standards devraient être les mêmes pour tous."
Jon Jones vs. Ngannou : le combat fantôme qui hante encore le MMA
Si le sujet Aspinall-Gane a relancé les débats sur la sécurité, c'est un autre combat qui obsède toujours Ngannou : celui contre Jon Jones. "Le plus grand combat de l'histoire ne peut être que Jon Jones contre Francis Ngannou. Point final." Une affirmation péremptoire qui, malgré les années, n'a pas perdu de sa force dans sa bouche.
Pourtant, les réalités contractuelles rendent ce rêve presque impossible. Jones, toujours sous contrat avec l'UFC, semble se diriger vers un combat contre Stipe Miocic pour un titre poids lourds, tandis que Ngannou a rejoint la PFL avec un contrat incluant une clause de "super combat" qui ne mentionne pas explicitement l'UFC. "Ils ont leurs politiques, leurs 'White House' comme ils disent", lance Ngannou avec une pointe de moquerie, faisant référence au surnom donné au siège de l'UFC à Las Vegas.
Mais au-delà des obstacles logistiques, c'est la dimension symbolique de ce combat qui fascine Ngannou : "Jones représente l'excellence technique, la domination sur la durée. Moi, je représente la puissance brute, l'ascension fulgurante. Nos styles s'opposent comme le feu et la glace. Ce serait bien plus qu'un simple combat, ce serait un choc de philosophies martiales."
Interrogé sur les chances réelles de voir ce combat se concrétiser, Ngannou reste évasif mais optimiste : "Dans ce sport, on a vu des choses plus folles. Regardez Conor McGregor vs. Floyd Mayweather... Personne n'y croyait, et pourtant. Si les étoiles s'alignent, si les fans font assez de bruit, si les promotions trouvent un terrain d'entente... Pourquoi pas ?" Une lueur d'espoir qui contraste avec le réalisme affiché par Dana White, le président de l'UFC, qui a qualifié ce combat de "mort et enterré" en décembre 2023.
Entre deux mondes : Ngannou, l'homme qui défie les systèmes
Ce qui frappe dans les prises de position de Ngannou, c'est sa capacité à naviguer entre deux univers souvent opposés : celui de l'UFC, qu'il a quitté dans un climat tendu en 2023, et celui de la PFL, où il occupe désormais un rôle d'ambassadeur tout en continuant sa carrière de combattant. "Je ne suis plus dans leur système, mais je reste un fan de ce sport. Mon objectif n'est pas de critiquer l'UFC, mais de faire avancer les choses", explique-t-il avec diplomatie.
Son analyse sur l'arrêt d'Aspinall-Gane en est un parfait exemple. Là où d'anciens combattants comme Daniel Cormier avaient défendu la décision avec prudence, Ngannou va plus loin en proposant des solutions concrètes : "Peut-être qu'il faudrait systématiser les examens ophtalmiques pendant les combats, pas seulement entre les rounds. Avec les technologies actuelles, c'est faisable. Un petit appareil portable, 30 secondes de vérification... Ça pourrait éviter les polémiques."
Une approche proactive qui rappelle son engagement pour la PFL Africa, où il œuvre pour développer le MMA sur le continent. "En Afrique, on manque de structures médicales adaptées. Si on veut professionnaliser le sport là-bas, il faut commencer par la sécurité des athlètes. Les yeux, les commotions... Ce ne sont pas des détails."
Quand on lui demande s'il regrette son départ de l'UFC, sa réponse est sans équivoque : "Non. Parce que parfois, il faut sortir d'un système pour le faire évoluer de l'extérieur. Regardez le boxe : Mike Tyson a changé les mentalités en quittant les circuits traditionnels. Muhammad Ali a fait de même. Peut-être que mon parcours servira à quelque chose de plus grand que moi."
Le mot de la fin : "La légende se construit aussi en parlant vrai"
Alors que la conversation touche à sa fin, Ngannou revient sur ce qui semble être le fil conducteur de sa carrière post-UFC : l'authenticité. "Quand j'étais champion, on attendait de moi que je sois un 'monstre', un 'destructeur'. Aujourd'hui, je peux enfin parler de sujets qui comptent vraiment : la sécurité, l'équité, l'avenir du sport. Et si ça dérange certains, tant pis."
Sur le combat Aspinall-Gane, il conclut avec une métaphore frappante : "Un œil, c'est comme le moteur d'une voiture de course. Si le moteur tousse, vous ne continuez pas la course, vous allez aux stands. En MMA, les 'stands', c'est l'arrêt du combat. Point." Quant à Jon Jones, il sourit : "Un jour, peut-être, on écrira l'histoire ensemble. En attendant, je continue à la préparer, combat après combat."
Une chose est sûre : que ce soit par ses mots ou ses poings, Francis Ngannou ne compte pas disparaître des radars de sitôt. Et si son combat contre Jones reste pour l'instant du domaine du rêve, son influence sur le MMA, elle, est bien réelle.

