"Nous avons cru toucher le ciel… avant de redescendre sur Terre"
São Paulo, été 2024. Dans le QG des Fighting Nerds, l’ambiance est étrange, à mi-chemin entre la déception et une détermination silencieuse. Trois défaites en UFC en l’espace de quelques semaines seulement : Jean Silva, étouffé par le jeu aérien de Diego Lopes (n°5 mondial des poids plumes) ; Caio Borralho, dominé par le n°1 des middleweights, Nassourdine Imavov ; et Mauricio Ruffy, soumis en deux rounds par le Français Benoit Saint Denis, spécialiste du grappling. Pour une équipe habituée à défier les pronostics, la chute est brutale.
Pourtant, Pablo Sucupira, coach et figure charismatique du groupe, refuse de parler de crise. *"C’est une étape, pas une fin"*, lance-t-il, les yeux rivés sur les écrans d’analyse vidéo. Derrière cette phrase se cache une vérité plus crue : les Fighting Nerds, portés par un succès fulgurant (quatre combattants en élite mondiale en deux ans et demi), ont peut-être sous-estimé l’écart entre l’UFC et la ceinture. *"Nous avons vécu comme des champions avant de l’être vraiment"*, confie Sucupira, évoquant les *"luxes"* d’une médiatisation soudaine et d’une confiance parfois excessive. Le constat est sans appel : pour tutoyer les sommets, il faut d’abord en accepter les exigences.
L’UFC, ce miroir impitoyable : quand les chiffres révèlent l’écart
Les statistiques ne mentent pas. Malgré leur ascension météorique, les Fighting Nerds butent sur un plafond de verre : leurs défaites interviennent face à des adversaires classés dans le top 5 mondial. Imavov (n°1), Lopes (n°5), Saint Denis (en pleine ascension) – ces noms résument le fossé entre une équipe prometteuse et l’élite absolue. *"La ligne est mince, mais cruciale"*, insiste Sucupira. Et les lacunes sont identifiées :
- Le grappling : Borralho et Ruffy, issus du muay thaï, peinent en combat au sol face à des spécialistes comme Imavov ou Saint Denis.
- La gestion du pace : Silva et Borralho ont vu leur endurance faiblir en troisième round, un détail fatal à ce niveau.
- Les transitions : Les passages debout/sol, souvent mal négociés, coûtent cher contre des adversaires capables de les exploiter.
Pourtant, les Fighting Nerds restent une anomalie statistique. En à peine 30 mois d’existence en UFC, ils ont placé quatre combattants dans le top 15 mondial – un exploit rare pour une structure émergente. *"Personne ne nous a offerts ces opportunités"*, rappelle Sucupira. Mais pour franchir l’étape ultime, il faut désormais corriger les faiblesses, pas seulement capitaliser sur les forces.
"Retour à São Paulo, retour aux sources" : la méthode Sucupira
Exit les séances d’entraînement sous les projecteurs, place au travail dans l’ombre. Sucupira a annoncé un *"retour à l’essence"*, un concept qui résonne comme un aveu : l’équipe s’était éloignée de la rigueur qui avait forgé son identité. Concrètement, cela signifie :
- Des sparrings plus intenses : Avec des partenaires spécialisés en wrestling et jiu-jitsu pour combler les lacunes au sol.
- Une analyse vidéo poussée : Décortiquer chaque seconde des défaites pour identifier les schémas récurrents (ex. : les erreurs de timing de Silva face à Lopes).
- Des collaborations ciblées : Sucupira évoque des partenariats avec des experts en grappling, une discipline où les Brésiliens, pourtant réputés pour leur jiu-jitsu, accusent un retard surprenant face à l’élite européenne.
*"Nous écouterons davantage"*, promet le coach. Une phrase qui en dit long : après une période où l’équipe a cru pouvoir s’appuyer uniquement sur son style offensif et son mental, place désormais à l’adaptabilité. L’exemple de Carlos Prates est souvent cité en interne. Après sa défaite face à Ian Machado Garry en 2023, le Brésilien a enchaîné avec un KO spectaculaire contre Geoff Neal – preuve que les Fighting Nerds savent rebondir. *"La différence entre un bon combattant et un champion, c’est la capacité à apprendre de ses erreurs"*, résume Sucupira.
Le paradoxe des Fighting Nerds : entre humilité affichée et ambition intacte
Ce qui frappe chez les Fighting Nerds, c’est leur capacité à assumer leurs échecs sans renoncer à leurs rêves. Sucupira le martèle : *"Nous ne sommes pas là pour participer, mais pour gagner la ceinture."* Un discours qui peut sembler contradictoire après trois défaites d’affilée. Pourtant, c’est cette dualité – lucidité sur le présent, foi inébranlable en l’avenir – qui définit l’équipe.
Les critiques externes pointent un excès d’orgueil. Certains, comme l’analyste Chael Sonnen, estiment que les Fighting Nerds *"ont cru que leur style suffirait, sans travailler assez les bases"*. Sucupira ne rejette pas ces remarques : *"Peut-être avions-nous besoin de cette claque pour comprendre que le talent seul ne suffit pas."* Mais il ajoute, malicieux : *"Attendez de nous voir dans six mois."*
Le plan est déjà en marche. Jean Silva doit affronter un grappler réputé en octobre, tandis que Caio Borralho travaille avec un ancien champion de jiu-jitsu brésilien pour améliorer ses soumissions. Quant à Mauricio Ruffy, il a annoncé un camp d’entraînement en Arizona, aux États-Unis, pour se frotter aux meilleurs wrestlers du circuit. *"Nous ne changerons pas qui nous sommes"*, insiste Sucupira. *"Mais nous allons ajouter des cordes à notre arc."*
São Paulo, laboratoire du come-back
Dans les coulisses du gymnase des Fighting Nerds, l’atmosphère a changé. Les murs, autrefois couverts de posters de victoires, affichent désormais des schémas tactiques et des extraits de combats à étudier. Les séances commencent plus tôt, finissent plus tard. *"On ne refait pas une équipe en cliquant des doigts"*, confie un proche de Sucupira. *"Mais si quelqu’un peut le faire, c’est lui."*
Le coach a d’ailleurs instauré une nouvelle règle : chaque combattant doit désormais analyser deux combats de son prochain adversaire avant même de monter dans l’octogone. Une méthode inspirée de Israel Adesanya, champion des middleweights, connu pour son approche cérébrale des combats. *"Nous ne voulons plus être surpris"*, explique Sucupira. *"Nous voulons dicter le rythme."*
Les Fighting Nerds savent qu’ils sont à un carrefour. Soit ils confirment leur statut d’équipe éphémère, soit ils prouvent qu’ils peuvent s’adapter et dominer. Leur histoire, déjà exceptionnelle, pourrait bien devenir légendaire. Ou alors, simplement, s’arrêter là. *"Dans le sport, il n’y a pas de place pour les 'presque'",* rappelle Sucupira. *"Soit on gagne, soit on apprend. Nous, nous ferons les deux."*
Les lumières de l’UFC se sont temporairement éteintes pour les Fighting Nerds. Mais dans l’ombre de São Paulo, quelque chose se prépare. Entre humilité retrouvée et ambition intacte, l’équipe de Pablo Sucupira écrit une nouvelle page de son histoire. Les défaites contre Lopes, Imavov et Saint Denis ne sont plus des échecs, mais des leçons – chères, douloureuses, mais nécessaires. Le vrai test commence maintenant : sauront-ils transformer ces revers en arme secrète ?
Une chose est sûre : les Fighting Nerds n’ont pas fini de surprendre. Et si leur rêve de ceinture semble plus lointain aujourd’hui, il n’a jamais été aussi clair.

