49 secondes qui ont changé l'histoire
Le 24 mars 2007, au WEC 26, personne ne savait encore que le combat entre Urijah Faber et Dominick Cruz allait devenir le point de départ d'une des plus grandes rivalités du MMA. À l'époque, Faber, 27 ans, était déjà une star montante : champion des poids plumes WEC, invaincu depuis 11 combats, et porteur d'un style explosif qui avait séduit les fans. Cruz, lui, n'était qu'un jeune espoir de 22 ans, avec un record prometteur (9-1) mais encore inconnu du grand public.
Ce soir-là, à Las Vegas, Faber a écrasé Cruz en 49 secondes seulement. Un KO technique après une série de coups de genou dévastateurs. "Je me souviens avoir pensé : 'Putain, c'est lui le champion ? OK, je vais devoir travailler 10 fois plus dur'", confiera plus tard Cruz. Cette défaite n'était pas qu'un revers sportif – c'était une humiliation publique, et Cruz, forgé par une enfance difficile (un père toxicomane absent, une famille dans la précarité), a juré de ne plus jamais revivre ça.
Pour Faber, cette victoire était une confirmation. "Dominick était un gars dur, mais ce soir-là, j'ai senti qu'il n'était pas prêt pour mon niveau. Ça m'a donné confiance pour dominer la division", expliquait-il en 2015. Pourtant, ce qu'aucun des deux ne savait, c'est que cette rencontre allait sceller leur destin commun – et celui du MMA.
"Cette défaite m'a brisé... puis elle m'a construit." — Dominick Cruz, 2019
Deux hommes, deux mentalités : le choc des philosophies
Ce qui a rendu leur rivalité si fascinante, c'est qu'elle opposait bien plus que deux combattants : elle confrontait deux visions du monde.
Dominick Cruz, élevé dans la violence et l'instabilité, avait développé une mentalité de survivant. "Quand tu grandis en voyant ton père se détruire, tu apprends une chose : soit tu deviens une victime, soit tu deviens un tueur. J'ai choisi la deuxième option", racontait-il dans une interview pour Joe Rogan. Son approche du MMA était méthodique, presque scientifique. Il analysait ses adversaires comme des équations à résoudre, avec une obsession du détail qui frisait la paranoïa. Son style de combat, basé sur des mouvements imprévisibles et une endurance à toute épreuve, reflétait cette volonté de contrôler chaque variable.
À l'inverse, Urijah Faber incarnait une forme d'optimisme guerrier. Élevé dans une famille aimante malgré le divorce de ses parents, il avait découvert les arts martiaux comme une passion, pas comme une échappatoire. "Je me bats parce que j'aime ça, pas parce que je fuis quelque chose", déclarait-il souvent. Son style, explosif et créatif, était à l'image de sa personnalité : charismatique, spontané, et toujours tourné vers l'attaque. Là où Cruz calculait, Faber improvisait. Là où Cruz voyait la guerre, Faber voyait un jeu.
Ces différences ont créé une alchimie toxique en dehors de l'octogone. Leurs échanges lors des conférences de presse sont devenus légendaires. En 2010, après que Cruz ait remporté le titre des poids coqs WEC, Faber l'a provoqué en direct : "Tu es un champion de merde, Dominick. Tu sais très bien que tu ne m'as pas battu à mon meilleur niveau. On va se revoir, et cette fois, je vais te casser en deux." Cruz, sourire en coin, avait répondu : "Urijah, tu parles trop. Moi, je me contenterai de te battre. Encore."
"On va se battre dans la rue" : quand la rivalité dépassait l'octogone
Leur animosité n'était pas qu'un spectacle pour les médias. Elle était réelle, viscérale, et parfois dangereuse.
En 2011, après des mois de provocations, les deux hommes se sont presque battus dans un parking après un événement UFC. "Il m'a poussé, j'ai failli lui mettre un coup de poing. Si les sécurité n'étaient pas intervenus, ça aurait mal tourné", a admis Faber. Cruz, lui, minimisait : "C'était juste du théâtre. Mais bon, si ça avait dégénéré, j'étais prêt."
Leur rivalité a aussi donné lieu à l'un des moments de trash talk les plus intenses de l'histoire du MMA. Lors d'une émission de l'UFC en 2013, Faber a lancé : "Dominick, tu es un lâche. Tu évites de me combattre depuis des années." Cruz, excédé, a répliqué : "Ferme-la, Urijah. Tu as eu ta chance, et tu as perdu. Deux fois. Alors arrête de pleurnicher comme un gamin."
Pourtant, derrière cette haine affichée, il y avait une forme de respect mutuel. En 2016, après leur troisième combat (encore une victoire de Cruz), Faber a avoué : "Je déteste perdre contre lui, mais putain, ce gars est un génie. Il voit des trucs que personne ne voit." Cruz, de son côté, reconnaissait : "Urijah m'a poussé à devenir meilleur. Sans lui, je ne serais pas le combattant que je suis aujourd'hui."
La revanche : comment Cruz a transformé l'humiliation en domination
Après sa défaite en 2007, Dominick Cruz a enchaîné 13 victoires consécutives, dont deux contre Faber (en 2011 et 2016). Mais ce qui rend cette série encore plus impressionnante, c'est comment il l'a fait.
Cruz a révolutionné l'approche des poids coqs avec un style basé sur :
- Des mouvements de pieds imprévisibles (inspirés par sa formation en boxe et en lutte)
- Une endurance surhumaine (il s'entraînait 6h par jour, avec des sessions de cardio extrêmes)
- Une préparation mentale obsessionnelle (il étudiait ses adversaires pendant des mois, anticipant leurs moindres réactions)
Son premier combat revanche contre Faber, en juillet 2011 (UFC 132), est considéré comme un chef-d'œuvre tactique. Cruz a dominé Faber pendant cinq rounds, utilisant sa vitesse et ses changements de niveau pour le déséquilibrer constamment. "C'était comme essayer d'attraper de la fumée", a admis Faber après le combat. La victoire de Cruz était sans appel : 50-45 sur les cartes des juges.
Leur troisième affrontement, en juin 2016 (UFC 199), a été tout aussi dominant. Malgré cinq ans de plus et une blessure au genou, Cruz a encore surpassé Faber, remportant une décision unanime. "Ce combat, c'était la fermeture d'un chapitre", a-t-il déclaré en conférence de presse. "Urijah et moi, on a fait l'histoire. Maintenant, c'est l'heure de tourner la page."
L'héritage : quand la haine devient une amitié improbable
Aujourd'hui, leur rivalité appartient au passé. Mais son impact, lui, est toujours présent.
D'abord, parce qu'elle a inspiré toute une génération de combattants. Des champions comme TJ Dillashaw (qui a entraîné avec Cruz) ou Cody Garbrandt (proche de Faber) ont construit leur carrière en s'inspirant de leur approche. "Regarder Dominick et Urijah s'affronter, c'était comme assister à un cours de maître en mentalité", a confié Garbrandt.
Ensuite, parce qu'elle a changé la façon dont on perçoit les rivalités en MMA. Avant eux, les animosités étaient souvent superficielles. Avec Cruz et Faber, les fans ont découvert une haine authentique, mais aussi une capacité à la dépasser. Aujourd'hui, les deux hommes s'apprécient sincèrement. Ils apparaissent ensemble dans des podcasts, échangent des conseils, et n'hésitent pas à se soutenir publiquement.
"Au final, on était deux mecs qui voulaient juste être les meilleurs. Parfois, ça a dégénéré. Parfois, c'était beau. Mais c'était toujours réel", résume Faber.
Cruz, lui, va plus loin : "Urijah et moi, on a montré que même les pires ennemis peuvent finir par se respecter. Et ça, c'est plus fort que n'importe quel titre."
Le combat qui n'a jamais eu lieu : et si Faber avait gagné en 2011 ?
Une question hante encore les fans : et si Urijah Faber avait battu Dominick Cruz lors de leur premier affrontement en UFC ?
En 2011, Faber était au sommet de sa forme. S'il avait remporté ce combat, plusieurs scénarios auraient pu se produire :
- Il aurait pu unifier les titres WEC/UFC, devenant le premier double champion de l'histoire des poids coqs.
- Cruz, privé de sa revanche, aurait peut-être changé de division (il avait déjà évoqué un passage chez les plumes).
- La dynamique des poids coqs aurait été totalement différente, avec Faber comme figure dominante et Cruz en challenger.
Mais l'histoire ne s'est pas écrite ainsi. Et c'est peut-être pour le mieux. Car c'est justement l'échec initial de Cruz qui a rendu leur rivalité si captivante. Comme le dit l'adage : "les plus grandes histoires naissent des défaites."
La rivalité entre Dominick Cruz et Urijah Faber n'était pas qu'une série de combats. C'était un drama sportif où se mêlaient orgueil, douleur et rédemption. Deux hommes que tout opposait, mais que le destin a liés à jamais. Leur histoire nous rappelle que dans le sport, comme dans la vie, les plus grands conflits peuvent donner naissance aux plus belles réconciliations.
Aujourd'hui, alors que Cruz commente les combats pour l'UFC et que Faber s'est reconverti dans les affaires, leur héritage reste intact. Ils ont élevé le niveau du MMA, non seulement par leurs performances, mais par l'émotion brute qu'ils ont su transmettre. Et ça, aucun titre ne pourra jamais l'effacer.

