"Je hais la culture de l'annulation" : quand Dana White défie les normes du sport
Imaginez un monde où un athlète pourrait comparer un adversaire à Adolf Hitler sans craindre de sanction. Dans la plupart des ligues sportives, ce scénario serait impensable. Pourtant, sous la direction de Dana White, l'UFC l’a rendu possible. En 2023, quand Bryce Mitchell a déclenché une tempête médiatique en évoquant le dictateur nazi pour critiquer un rival, la réaction du PDG de l’UFC a été sans appel : "Je ne vais pas ruiner la vie de quelqu’un pour une connerie qu’il a dite." Une phrase qui résume à elle seule la philosophie de White, farouchement opposée à ce qu’il qualifie de *"culture de l’annulation"*.
Cette position tranche avec l’approche des autres grandes ligues américaines. La NFL suspend pour des tweets jugés offensants, la NBA inflige des amendes pour des déclarations politiques, et même la MLB a déjà banni des joueurs pour des propos racistes. White, lui, assume un rôle de rempart : *"Le premier amendement existe pour protéger les paroles qu’on déteste, pas celles qu’on aime."* Une citation qu’il reprend souvent, comme un mantra, pour justifier son refus de censurer ses athlètes.
Mais cette tolérance a un prix. En laissant des combattants comme Mitchell ou Colby Covington (connu pour ses diatribes nationalistes) s’exprimer sans filtre, White s’expose à des critiques récurrentes. Certains y voient une stratégie calculée pour générer du buzz, d’autres une véritable conviction libertarienne. Lui-même admet que la frontière est ténue : *"Est-ce que je suis d’accord avec ce qu’ils disent ? Non. Est-ce que je vais les virer pour ça ? Jamais."*
Un équilibre délicat, qui fait de l’UFC un ovni dans le paysage sportif.
L’UFC, dernier refuge de la liberté d’expression dans le sport ?
Pour comprendre pourquoi l’UFC se distingue, il faut remonter à ses origines. Contrairement aux ligues traditionnelles, nées dans un cadre institutionnel, le MMA a toujours cultivé une image de rébellion. Dana White, qui a racheté l’organisation en 2001 pour 2 millions de dollars (elle vaut aujourd’hui plus de 10 milliards), a bâti son empire sur cette identité hors-norme. *"On n’est pas la NFL. On est le combat. Le vrai, le brut"*, lance-t-il souvent.
Cette philosophie se traduit par des choix concrets :
- Bryce Mitchell (2023) : Aucune sanction après ses propos sur Hitler, malgré les appels au boycott.
- Colby Covington (2018-2024) : Utilisation répétée de rhétorique pro-Trump et anti-immigration, sans conséquence disciplinaire.
- Conor McGregor (2018) : Insultes homophobes envers Khabib Nurmagomedov → amende symbolique, mais pas de suspension.
Pourtant, cette tolérance a des limites. Quand Jon Jones a été filmé en train de frapper un inconnu dans une rue de Las Vegas en 2022, la réponse a été immédiate : suspension et amende. *"On peut dire n’importe quoi, mais on ne lève pas la main sur les gens"*, avait justifié White. Une distinction qui révèle sa hiérarchie des valeurs : la violence physique est intolérable ; la violence verbale, même extrême, est "gérable".
Le business derrière les polémiques : quand la liberté d’expression rapporte
Difficile de nier que cette stratégie a un impact financier. Les combats impliquant Colby Covington ou Conor McGregor – deux maîtres de la provocation – génèrent systématiquement des records d’audience. En 2019, le PPV (pay-per-view) McGregor vs. Poirier 2 a rapporté plus de 100 millions de dollars, en partie grâce aux déclarations incendiaires de l’Irlandais. *"Les gens aiment détester"*, résume un promoteur de l’UFC sous couvert d’anonymat. White le sait : la polémique vend.
Mais cette approche n’est pas sans risques. En 2021, après que Sean Strickland ait tenu des propos minimisant le viol, des sponsors comme Monster Energy ont menacé de retirer leur soutien. White a dû intervenir personnellement pour calmer le jeu, rappelant que *"la liberté a des responsabilités"*. Un aveu rare : même lui doit parfois composer avec les réalités économiques.
Le cas le plus emblématique reste celui de Mike Perry. En 2020, après une série de déclarations misogynes et une agression dans un restaurant, l’UFC a finalement rompu son contrat. *"Il a franchit trop de lignes"*, avait reconnu White. Preuve que sa tolérance a bel et bien des limites – même si elles restent floues pour le grand public.
"On ne détruit pas des vies pour des erreurs" : le credo de White face à ses détracteurs
Les critiques fusent, notamment de la part d’anciens combattants comme Ronda Rousey, qui accuse White de *"protéger les égos masculins toxiques"*. Le PDG de l’UFC rétorque en citant des exemples concrets : *"Regardez Kanye West. Il a perdu des milliards à cause de ses tweets. Moi, je ne veux pas ça pour mes athlètes."*
Pourtant, certains cas restent inexplicables. Pourquoi Bryce Mitchell a-t-il pu garder sa place après ses propos sur Hitler, alors que Zubaira Tukhugov (un combattant tchétchène) a été banni à vie pour une altercation en 2018 ? White répond par l’absurde : *"La vie n’est pas juste. Moi, je fais de mon mieux pour l’être."*
Son argument ultime ? Le premier amendement. *"Aux États-Unis, on a le droit de dire des horreurs. Point. Si vous n’aimez pas ça, changez de pays."* Une position qui séduit une partie de l’Amérique conservatrice, mais qui choque les progressistes. En 2023, une pétition demandant son limogeage a recueilli plus de 50 000 signatures. Sans effet.
Derrière les principes, un homme en contradiction
Dana White n’est pas un idéologue pur. Ses décisions révèlent souvent un pragmatisme brut. Quand Francis Ngannou a critiqué publiquement les salaires de l’UFC en 2022, White l’a traité de *"ingrat"* et a gelé ses opportunités. *"La liberté d’expression, oui… mais pas contre moi"*, ironisent ses détracteurs.
De même, son amitié avec Donald Trump (qui a organisé des événements UFC dans ses casinos) et son soutien à des figures controversées comme Tucker Carlson brouillent son image de défenseur neutre des libertés. *"White protège ses potes et punit ses ennemis"*, résume un journaliste de MMA Fighting.
Alors, conviction sincère ou calcul commercial ? Peut-être un mélange des deux. Ce qui est sûr, c’est que sous sa direction, l’UFC reste le seul endroit où un athlète peut dire presque n’importe quoi… tant que ça fait vendre des billets.
La position de Dana White sur la liberté d’expression est un miroir grossissant des tensions qui traversent la société américaine. Entre défense acharnée du premier amendement et pragmatisme économique, il a transformé l’UFC en un espace unique – où les mots, aussi violents soient-ils, ont moins de conséquences que les coups. Une philosophie qui lui vaut autant d’admirateurs que de détracteurs, mais qui, surtout, garantit que l’on parle toujours de son organisation.
Dans un monde où les ligues sportives rivalisent de politiques "woke", l’UFC de White reste un îlot de provocation assumée. Pour le meilleur… et pour le pire.

