Le poids de l’histoire sur les épaules de Gane
Quand Ciryl Gane montera dans l’octogone d’Abou Dhabi, il portera bien plus que ses 93 kg de muscles. Le Français, originaire de La Roche-sur-Yon, a déjà frôlé la gloire à deux reprises : une défaite controversée face à Francis Ngannou (UFC 270, 2022) et un KO brutal contre Jon Jones (UFC 285, 2023). Deux échecs qui ont forgé sa détermination. Comme il l’a confié à RMC Sport : « Perdre m’a appris à gagner différemment. Aujourd’hui, je ne cherche plus à être parfait, mais à être efficace. »
Son parcours est celui d’un technicien pur, passé par le muay-thaï (où il était champion de France) avant de se reconvertir en MMA. Avec un record de 12 victoires pour 3 défaites, Gane mise sur une précision millimétrée et une gestion de distance exemplaire. Son atout majeur ? Une mobilité latérale qui lui permet d’esquiver les coups tout en plaçant les siens – une compétence rare chez les poids lourds, souvent moins agiles.
Mais l’ombre de Jon Jones plane toujours. Le combat contre le "Bones" avait révélé une faille : sa difficulté à gérer les clinch prolongés et les projections. Un détail qui n’a pas échappé à Aspinall, comme en témoigne sa déclaration à ESPN : « Gane est un striker incroyable, mais si je parviens à le coller contre la cage, ce sera une autre histoire. »
Aspinall : L’héritier brutal de l’UFC "old school"
À 31 ans, Tom Aspinall incarne la nouvelle génération des poids lourds – mais avec un ADN rétro. Formé dans les clubs de Liverpool, il a bâti sa réputation sur des KO en moins de 2 minutes (6 sur ses 13 victoires en UFC). Son style ? Un mélange détonant de boxe anglaise et de jiu-jitsu noir, avec une prédilection pour les étranglements (3 soumissions en carrière).
Son seul revers sous la bannière UFC ? Une blessure au genou contre Curtis Blaydes (UFC London, 2022) après seulement 15 secondes de combat. Un accident qui a révélé sa vulnérabilité : une défense anti-takedown perfectible. Mais depuis, Aspinall a enchaîné 5 victoires, dont un KO en 73 secondes contre Alexander Volkov (UFC 295).
Ce qui frappe chez l’Anglais, c’est son timing chirurgical. Comme l’analyse Daniel Cormier : « Aspinall attend le bon moment pour frapper. Il ne gaspille pas son énergie, et quand il voit une ouverture, il frappe comme un marteau-piqueur. » Une approche qui contraste avec la rythmique constante de Gane.
Autre atout : son mental d’acier. Contrairement à beaucoup de poids lourds, Aspinall reste froid sous pression, comme lors de son combat contre Marcos Rogério de Lima (UFC 286), où il a encaisse des coups durs avant de retourner la situation en 2ᵉ round.
"Le piège" : Quand le striking rencontre le grappling
Sur le papier, ce combat oppose la vitesse à la puissance. Gane, avec ses 2,03 m d’envergure, excelle dans les contres et les coups de pied bas (son low kick est considéré comme l’un des meilleurs de la division). Aspinall, lui, mise sur des crochets du gauche et des uppercuts pour percer la garde.
Mais le vrai danger pour Gane réside au sol. Aspinall a prouvé à plusieurs reprises qu’il pouvait amener le combat où il le souhaite : contre Andrei Arlovski (UFC Vegas 19), il a enchaîné takedown → soumission en 1 minute 40. Gane, lui, a un taux de défense au takedown de 60% – un chiffre correct, mais insuffisant face à un grappler du calibre d’Aspinall.
La clé pour le Français ? Rester mobile et éviter la cage. Comme l’explique son entraîneur Fernand Lopez : « Ciryl doit faire d’Aspinall un boxeur, pas un grappler. S’il parvient à le garder à distance avec des coups de pied et des jabs, il a toutes ses chances. » À l’inverse, Aspinall devra couper l’octogone et forcer Gane à reculer – une stratégie risquée, car le Français est expert en contre-attaque.
Abou Dhabi : Le théâtre d’un sacre… ou d’un nouveau cauchemar ?
L’UFC 308 se tiendra à l’Etihad Arena, un lieu où Gane a déjà combattu (victoire contre Tai Tuivasa en 2022). Un avantage psychologique ? Pas sûr. Comme le rappelle Dana White : « Les poids lourds sont imprévisibles. Un coup peut tout changer. »
Les bookmakers donnent un léger avantage à Aspinall (1.75) contre Gane (2.10), reflétant la méfiance envers la capacité du Français à gérer la pression. Pourtant, Gane a un atout majeur : l’expérience des grands combats. Contrairement à Aspinall, qui n’a jamais affronté un top 3, le Français a déjà dominé Derreck Lewis (UFC 265) et battu Alexander Volkov (UFC Vegas 30).
Un détail pourrait faire basculer le combat : la gestion du cardio. Aspinall a l’habitude de conclure rapidement, mais s’il doit aller en 4ᵉ ou 5ᵉ round, son endurance sera testée. Gane, lui, a prouvé qu’il pouvait tenir la distance (victoire en décision contre Jairzinho Rozenstruik).
Enfin, il y a l’élément émotionnel. Gane combat pour l’histoire du MMA français ; Aspinall pour consolider son règne. Deux motivations puissantes, mais aux conséquences différentes. Comme le résume l’analyste Laura Sanko : « Si Gane gagne, c’est un conte de fées. Si Aspinall gagne, c’est la confirmation d’une dynastie. »
Derrière les gants : Le parcours méconnu de deux guerriers
Peu de gens savent que Ciryl Gane a failli abandonner le MMA après sa première défaite en amateur. C’était en 2013, face à un adversaire bien plus expérimenté. « J’ai pleuré dans les vestiaires », avoue-t-il. C’est son entraîneur de l’époque, Didier Carmont, qui l’a convaincu de continuer. Aujourd’hui, il est n°2 mondial.
De son côté, Tom Aspinall a grandi dans un quartier difficile de Liverpool, où les bagarres de rue étaient monnaie courante. « Le MMA m’a sauvé », confie-t-il. Avant de devenir pro, il travaillait comme plâtrier pour financer son entraînement. Une détermination qui force le respect.
Les deux hommes partagent aussi une passion pour la musique : Gane écoute du rap français (il cite PNL et Nekfeu) avant ses combats, tandis qu’Aspinall est fan de grime britannique (son artiste préféré : Stormzy). Un détail qui humanise ces colosses.
Samedi, l’octogone d’Abou Dhabi ne sera pas qu’un ring, mais un champ de bataille où s’affronteront deux visions du MMA. D’un côté, Ciryl Gane, l’artiste du striking, qui rêve d’écrire la plus belle page du sport français. De l’autre, Tom Aspinall, le bourreau au sourire enjôleur, prêt à écraser ce rêve d’un uppercut. Les pronostics sont serrés, les enjeux immenses.
Une chose est sûre : ce combat ne ressemblera à aucun autre. Soit Gane prouve que la technique peut triompher de la puissance, soit Aspinall confirme que les poids lourds restent le royaume des finisseurs brutaux. Dans les deux cas, l’UFC 308 restera gravé dans les mémoires. Et si Gane l’emporte ? La France aura enfin son roi.

