Le geste qui a fait trembler la boxe : quand une championne dit "assez"
14 mai 2024 restera une date marquante pour la boxe féminine. Ce jour-là, Chantelle Cameron, invaincue depuis 2017 et détentrice de la ceinture WBC des super-légers, a officiellement annoncé qu'elle renonçait à son titre. Pas pour une défaite, pas pour une blessure, mais par protestation pure et simple. Son crime ? Avoir osé exiger ce que tout boxeur masculin obtient sans discussion : des combats en 12 rounds de 3 minutes. "Nous méritons la même reconnaissance, le même respect, et les mêmes opportunités", a-t-elle déclaré dans une vidéo devenue virale.
Le constat est accablant : en 2024, alors que des femmes comme Katie Taylor ou Claressa Shields remplissent des arènes et génèrent des millions de dollars, elles doivent toujours se battre... pour le droit de boxer aussi longtemps que les hommes. Ironie du sort : ces mêmes fédérations n'hésitent pas à organiser des combats masculins en 10 rounds pour les titres secondaires, prouvant que la durée n'est pas un absolu scientifique, mais bien une question de genre.
"On nous traite comme des citoyennes de seconde zone" : le ras-le-bol des boxeuses
Chantelle Cameron n'est pas une isolée. Son geste s'inscrit dans une lignée de révoltées qui refusent l'hypocrisie d'un système. En septembre 2023, Amanda Serrano, légende portoricaine aux 30 victoires (dont 23 par KO), avait déjà frappé un grand coup en rendant sa ceinture des poids plumes. "Je ne veux pas être championne dans un système qui me considère comme inférieure", avait-elle lancé. Deux femmes, deux championnes, deux sacrifices pour un même combat : l'égalité des règles.
Pourtant, la réponse de la World Boxing Council (WBC) est restée inchangée. Son président, Mauricio Sulaiman, répète comme un mantra : "La santé des athlètes est notre priorité. Les études montrent que les femmes ont une récupération différente après les coups". Un argument qui fait bondir les détractrices. "Où sont ces études ?", interroge la docteure Sarah Bowman, spécialiste en médecine sportive. "Les boxeuses subissent les mêmes sparings, les mêmes sacs de frappe, les mêmes KO... mais soudain, on les juge trop fragiles pour 2 minutes de plus par round ?"
Derrière les rounds, une inégalité qui coûte cher
Au-delà du symbole, cette différence de traitement a des conséquences financières concrètes. Moins de rounds, c'est :
- Moins de temps pour marquer les juges en cas de décision serrée → plus de risques de défaite controversée.
- Moins d'opportunités de retourner un combat en cours de route (les grands comeback sont rares en 20 minutes).
- Moins de valeur perçue par les promoteurs → des bourses souvent 3 à 5 fois inférieures à celles des hommes pour un même niveau.
Exemple frappant : en 2022, le combat Taylor vs. Serrano (le plus gros événement de boxe féminine de l'histoire) a généré 1,5 million de PPV... mais les deux athlètes ont touché moins de 10% des revenus totaux. À titre de comparaison, Canelo Álvarez empoche à lui seul 40 à 50% de ses PPV.
"Elles veulent nous protéger ? Alors interdisez la boxe aux hommes !"
L'argument choc des boxeuses ? L'incohérence des fédérations. Si la durée des rounds était vraiment une question de sécurité, pourquoi :
- Les combats masculins amateurs (JO, championnats du monde) se déroulent en 3 rounds de 3 minutes – comme les femmes pro ?
- Certains titres masculins "secondaires" (comme les ceintures WBA International) se disputent en... 10 rounds ?
- Les combats exhibition (comme Mayweather vs. Logan Paul) autorisent 8 rounds de 3 minutes sans gants renforcés ?
"On nous dit que 2 minutes de plus seraient dangereuses, mais on nous demande de monter sur le ring avec des gants de 8 onces (contre 10 pour les hommes) qui protègent moins nos mains ET nos adversaires. Où est la logique ?", s'indigne Mikaela Mayer, ancienne championne IBF.
Et si le vrai problème était l'argent ?
Certains observateurs, comme le journaliste Thomas Hauser (auteur de "The Black Lights: Inside the World of Professional Boxing"), pointent une réalité moins avouable : les rounds supplémentaires coûtent plus cher. Plus de temps = plus de juges à payer, plus de personnel médical, plus de droits TV... "Les fédérations préfèrent garder les femmes en 20 minutes max pour limiter les coûts, tout en se cachant derrière un pseudo-discours protecteur", analyse-t-il.
Pourtant, les exemples prouvent que le public est prêt. Le combat Taylor vs. Serrano (2022) a battu des records d'audience, tout comme les affrontements de Ronda Rousey en MMA. "Quand on nous donne une vraie scène, on livre. Mais on nous donne des miettes et on s'étonne qu'on ne fasse pas des festins", résume Cameron.
Que peut-il se passer maintenant ?
Plusieurs scénarios se dessinent :
- La WBC cède : sous la pression médiatique et des sponsors (comme Matchroom ou DAZN), elle aligne les règles. Peu probable à court terme, mais pas impossible.
- Une scission : des promoteurs comme Eddie Hearn pourraient créer une ligue "égalité" avec des ceintures alternatives. Risqué, mais audacieux.
- Un boycott : si d'autres championnes suivent (comme Delfine Persoon ou Jessica McCaskill), la WBC sera forcée de négocier.
- L'intervention des politiques : en 2023, le Congrès américain a déjà interrogé les fédérations sur les écarts de salaire. La question des rounds pourrait s'ajouter.
Une chose est sûre : le geste de Chantelle Cameron a ouvert une brèche. Comme elle le dit elle-même : "Je préfère perdre une ceinture que perdre mon intégrité. Et si ça peut aider les petites filles qui rêvent de boxer à se dire 'elles nous prennent au sérieux', alors ça en valait la peine".
Une question persiste : combien de ceintures devront-être abandonnées avant que les règles, enfin, ne le soient aussi ?

