Le paradoxe financier d'Arman Tsarukyan : quand gagner signifie perdre
Imaginez un athlète classé n°2 mondial dans sa discipline, capable de dominer des légendes comme Charles Oliveira ou Beneil Dariush, et qui vous avoue sans détour : "Chaque fois que je monte dans l'octogone, je perds de l'argent." C'est le constat glaçant qu'a partagé Arman Tsarukyan lors d'une interview récente avec MMA Junkie. Le "Tank" arménien, avec ses 22 victoires (dont 14 par finition) pour seulement 3 défaites, a levé le voile sur l'un des secrets les mieux gardés du MMA professionnel : la précarité financière des combattants, même au plus haut niveau.
Les chiffres qu'il avance donnent le vertige : 300 000 dollars en cas de victoire (bourse de combat + bonus), mais seulement 100 000 dollars en cas de défaite. Après déduction des 30% d'impôts (variable selon les États américains), des 20 à 30% de commissions pour les managers et entraîneurs, et des 50 000 à 70 000 dollars de frais de camp d'entraînement (location de salles, sparring-partners, nutritionnistes, kinés...), il ne reste souvent rien. "Parfois, je termine avec un solde négatif", confie-t-il avec un rire amer. Une réalité qui contraste violemment avec l'image des millionnaires du MMA véhi**culée par les promotions.
Pourtant, Tsarukyan n'est pas un combattant lambda. Son palmarès récent est impressionnant :
- Victoire par décision unanime contre Charles Oliveira (UFC 300, avril 2024) – un combat qui lui a rapporté 350 000$ bruts
- Succès contre Beneil Dariush (décision unanime, UFC Vegas 72)
- 10 victoires en 12 combats sous bannière UFC
L'envers du décor : quand un camp d'entraînement coûte plus cher qu'une voiture de luxe
Derrière chaque combat de 15 ou 25 minutes se cachent 8 à 12 semaines de préparation intensive, dont le coût réel est rarement évoqué. Tsarukyan a détaillé ses dépenses pour son dernier camp avant l'UFC 300 :
- 20 000$ pour la location d'une salle privée à Glendale Fighting Club (Californie)
- 15 000$ en cachets pour des sparring-partners de haut niveau (dont d'anciens champions UFC)
- 10 000$ en frais médicaux (IRM, analyses sanguines, kinésithérapie quotidienne)
- 8 000$ en supplément nutritionnel et chef privé
- 5 000$ en déplacements (il s'entraîne entre l'Arménie, la Russie et les États-Unis)
Le plus ironique ? Tsarukyan paie plus d'impôts que certains de ses adversaires. En Arménie, son pays natal, il est considéré comme un résident fiscal malgré ses longs séjours aux États-Unis. Résultat : une double imposition partielle sur ses revenus américains. "L'UFC me verse mon chèque, mais avant même que je ne le touche, 40% a déjà disparu", résume-t-il. Une situation qui pousse de nombreux combattants à s'expatrier fiscalement (comme Khabib Nurmagomedov aux Émirats Arabes Unis) ou à monter des sociétés offshore – des stratégies que Tsarukyan refuse catégoriquement : "Je veux rester clean, même si ça me coûte."
Sponsors : la bouée de sauvetage des combattants UFC
Dans ce contexte, les contrats de sponsoring deviennent vitaux. Tsarukyan a signé en 2023 un partenariat majeur avec Gorilla Energy (boisson énergisante), qui lui rapporte entre 50 000$ et 80 000$ par an – soit l'équivalent de deux bourses de combat sans les frais. "Sans eux, je ne pourrais pas continuer", avoue-t-il. Mais même ces revenus ne sont pas stables : les sponsors dépendent des performances et de la visibilité médiatique.
Le combattant arménien a aussi lancé sa propre marque de vêtements, "Tank Brand", mais les débuts sont difficiles : "Les gens achètent une fois par solidarité, mais après ? Il faut créer une vraie entreprise, et ça prend du temps." Un défi de plus pour un athlète qui passe déjà 6 heures par jour à s'entraîner. La comparaison avec d'autres sports est édifiante :
- Un joueur NBA moyen gagne 8,5 millions de dollars par an (source : Statista 2024)
- Un combattant UFC top 5 comme Tsarukyan touche entre 500 000$ et 1 million par an... avant impôts
- Un boxeur comme Canelo Alvarez empoche 50 millions par combat (contre 300 000$ pour Tsarukyan en cas de victoire)
"Ce n'est pas un métier, c'est une passion qui ruine" : l'avertissement de Tsarukyan aux jeunes
Malgré ce tableau sombre, Tsarukyan continue de combattre, porté par une passion viscérale pour le MMA. Mais il met en garde les jeunes qui rêvent de gloire : "Si vous voulez faire ça pour l'argent, trouvez autre chose. 95% des combattants ne gagnent pas assez pour vivre." Une affirmation étayée par les chiffres :
- 68% des combattants UFC ont un second emploi (enquête MMAFA 2023)
- Le salaire médian d'un combattant UFC (hors top 15) est de 35 000$ par an
- 1 combattant sur 5 déclare avoir dû emprunter pour financer son camp d'entraînement
Pourtant, Tsarukyan reste optimiste sur l'avenir du sport. Il cite l'exemple de Conor McGregor, qui a révolutionné les revenus des combattants grâce à son pouvoir médiatique, ou de Jon Jones, qui négocie désormais des contrats à 10 millions par combat. "Le système peut changer, mais il faut que les combattants s'unissent. Pour l'instant, on est des mercenaires, pas des partenaires."
Son propre avenir ? Il vise le titre des poids légers, actuellement détenu par Islam Makhachev, mais sans illusion : "Même si je gagne la ceinture, je devrai continuer à compter chaque dollar. C'est ça, la vie d'un combattant." En attendant, le "Tank" arménien prépare son prochain combat... tout en espérant que son compte en banque tiendra le choc.
Le MMA face à son paradoxe : un sport en boom, des athlètes en précarité
Le témoignage de Tsarukyan soulève une question fondamentale : comment un sport en croissance exponentielle (l'UFC a généré 1,3 milliard de dollars de revenus en 2023) peut-il si mal rémunérer ses principaux acteurs ? Plusieurs explications :
- Le modèle économique de l'UFC : contrairement à la boxe, où les combattants négocient des pourcentages sur les PPV, l'UFC impose des contrats fixes
- L'absence de syndicat fort : la MMA Fighters Association peine à s'imposer face à la toute-puissance de Dana White
- La surabondance de combattants : avec 600 athlètes sous contrat, l'UFC peut se permettre de sous-payer
- Les coûts cachés : contrairement au football ou au basket, les combattants paient eux-mêmes leurs camps d'entraînement
Des voix s'élèvent pour réclamer un changement. Jorge Masvidal a récemment déclaré : "On nous traite comme des produits jetables. Sans nous, il n'y a pas de spectacle, mais on nous donne les miettes." Même Dana White, le président de l'UFC, a reconnu en 2022 que "les combattants devraient gagner plus", sans pour autant proposer de réforme concrète.
Tsarukyan, lui, a choisi une autre voie : la transparence. En parlant ouvertement de ses finances, il espère "réveiller les fans et les jeunes combattants. Si on ne dit rien, rien ne changera." Son combat du moment n'est plus seulement dans l'octogone – c'est une bataille pour la dignité économique des athlètes de MMA.
Une chose est sûre : le prochain combat de Tsarukyan ne sera pas seulement contre son adversaire dans l'octogone. Ce sera aussi contre un système qui, malgré les millions en jeu, peine à reconnaître la vraie valeur de ceux qui font vivre le spectacle. Et cette fois, le KO qu'il cherche pourrait bien être économique.

