Kyushu 2023 : le jour où l’histoire du sumo a basculé
Le 26 novembre 2023 restera gravé dans les annales du sumo. Ce jour-là, sous les yeux médusés des puristes du Kokugikan de Fukuoka, un jeune Ukrainien de 21 ans, Aonishiki Arata (son nom de ring, signifiant "la couleur bleue du lever du soleil"), a terrassé le Mongol Hoshoryu en finale du tournoi de Kyushu. Une victoire qui ne doit rien au hasard : avec 13 victoires pour seulement 2 défaites, Aonishiki a dominé le basho (tournoi) de bout en bout, affichant une technique redoutable et une maturité déconcertante pour son âge.
Pour les observateurs, ce sacre est d’autant plus remarquable qu’il intervient à peine trois ans après son arrivée au Japon. "C’est comme si un étranger apprenait à jouer du shamisen en maîtrisant l’instrument mieux que les Japonais en quelques mois", s’exclame Kintaro Ura, commentateur historique de la NHK. Une comparaison qui en dit long sur l’exploit réalisé.
De Kiev aux heya de Tokyo : l’exil comme moteur
Derrière ce triomphe se cache un parcours semé d’embûches. Né Danylo Yavhusishyn à Kiev, Aonishiki a fui l’Ukraine en 2020, alors que les tensions avec la Russie s’intensifiaient. "Je suis parti avec un sac à dos et un rêve : devenir sumotori", confie-t-il dans une rare interview accordée à Sports Nippon. Arrivé à Tokyo sans parler un mot de japonais, il intègre l’écurie Oshiogawa-beya, où les entraînements spartiates (5h par jour) et la discipline de fer du sumo le transforment.
Son adaptation est si rapide qu’il bat le record de promotions en jonidan (6e division) puis en makushita (3e division) en moins de deux ans. "Il a une capacité d’absorption incroyable, comme une éponge", témoigne son entraîneur, l’ancien sekiwake Tochinowaka. Pourtant, les débuts ne furent pas simples : "Les premiers mois, je comprenais à peine les ordres. Je me faisais souvent réprimander pour des erreurs de protocole", avoue-t-il avec un sourire désarmant.
"Le sumo m’a sauvé" : quand le sport devient une renaissance
Ce qui frappe chez Aonishiki, c’est cette alliance rare entre une force physique impressionnante (1,93 m pour 165 kg) et une agilité mentale hors pair. "Le sumo n’est pas qu’un sport de brute. C’est un art martial où chaque geste compte, chaque respiration est calculée", explique-t-il. Son style, à mi-chemin entre la puissance des lutteurs européens et la finesse technique des Japonais, déroute ses adversaires.
Preuve de son intégration : il a adopté les codes culturels du sumo avec une rigueur qui force l’admiration. Il maîtrise désormais les kimarite (techniques de victoire) les plus complexes, comme le uwatenage (projection par l’épaule) qui lui a permis de vaincre Hoshoryu. "Je veux prouver qu’un étranger peut respecter la tradition tout en apportant quelque chose de nouveau", déclare-t-il, conscient du poids symbolique de sa réussite.
Ozeki en vue, yokozuna dans le viseur : les défis d’un prodige
Avec ce titre à Kyushu, Aonishiki se retrouve propulsé parmi les favoris pour le prochain tournoi de Hatsu (janvier 2024). Les experts de la Nihon Sumo Kyokai (Association japonaise de sumo) évoquent déjà une possible promotion au rang d’ozeki dès 2024 si il confirme ses performances. Un statut qui ne lui fait pas peur : "Je me sens prêt. Mon objectif est d’abord de stabiliser mes résultats en sanyaku (haut du classement), puis de viser plus haut."
Car le vrai rêve d’Aonishiki, c’est le titre ultime de yokozuna, réservé aux lutteurs ayant remporté au moins deux tournois consécutifs avec un niveau exceptionnel. Seuls 73 hommes ont atteint ce rang depuis 1909. "Je sais que c’est un chemin long et difficile, mais je veux y croire", confie-t-il. Son entraîneur tempère : "Il a le potentiel, mais il doit d’abord gérer la pression. Beaucoup de jeunes cracks ont craqué sous le poids des attentes."
Un symbole bien au-delà du dohyō
L’histoire d’Aonishiki dépasse largement le cadre sportif. Dans un Japon parfois réticent à l’égard des étrangers (seuls 5 non-Japonais ont été yokozuna en 150 ans de sumo moderne), sa réussite est un pied de nez aux préjugés. "Il montre que le sumo peut être un pont entre les cultures", souligne Mika Tanaka, sociologue spécialiste des sports traditionnels.
En Ukraine, il est devenu une icône. Des écoles de sumo ont ouvert à Kiev et Lviv en son honneur, et des centaines de jeunes suivent ses combats en direct. "Quand je vois des enfants ukrainiens s’entraîner en criant 'Aonishiki !', ça me donne des frissons", avoue-t-il, ému. Même au Japon, son parcours touche les cœurs : une pétition pour qu’il obtienne la nationalité japonaise (condition pour devenir yokozuna) a recueilli plus de 50 000 signatures en une semaine.
L’ombre du doute : les critiques et les défis à venir
Pourtant, tous ne célèbrent pas son ascension. Certains puristes lui reprochent un style "trop occidental", manquant de la subtilité des grands maîtres japonais. "Il gagne par la force, pas par l’élégance", tance Masato Fujita, chroniqueur pour Sumo Fan Magazine. D’autres pointent le risque de surmédiatisation : "On fait de lui un héros avant même qu’il n’ait tout prouvé", estime l’ancien yokozuna Kakuryu.
Aonishiki, lui, reste philosophe : "Les critiques font partie du jeu. Elles me poussent à m’améliorer." Son prochain défi ? Gérer les attentes lors du tournoi de Hatsu, où tous les projecteurs seront braqués sur lui. Une chose est sûre : que ce soit par son palmarès ou son charisme, il a déjà changé à jamais le visage du sumo.

